Par-dessus tout, la satisfaction spécieuse d'un but pour la vie et d'une route tracée vers ce but. Depuis bien des années Fierce vivait selon ses sens, et sans autre recherche que de les contenter du mieux qu'il pouvait. Mais la familiarité de Mévil et de Torral l'incitait à penser aujourd'hui que rien de mieux n'existait au monde, que le plus outre jusqu'alors espéré n'était que chimère, et qu'il convenait de s'enfermer définitivement dans la formule civilisée: Maximum de jouissance pour minimum d'effort.—La franchise scientifique de cette proposition le séduisait.

L'exactitude de ses amis à se conformer à leurs maximes ne lui plaisait pas moins. Mévil, que son goût exclusif n'entraînait que vers l'amour, aimait officiellement cinq maîtresses,—et ne négligeait pour elles aucune des rencontres voluptueuses que le hasard lui offrait en surplus. Nul préjugé ne présidait à ses choix; et toute bouche attirait pareillement son baiser, pourvu qu'elle fût jeune et dessinée en arc.—Une chanteuse d'opérettes,—une mondaine, femme d'avocat renommé,—une congaï annamite à ses gages, servante-esclave d'ailleurs plutôt que servante-maîtresse,—une Japonaise pensionnaire de maison close, mandée chaque mardi pour une volupté hebdomadaire,—une jeune fille réputée candide, et qui se débauchait incognito;—cinq femmes enfin dont chacune eût probablement méprisé les quatre autres, à cause de leurs destins différents,—étaient également appréciées, flattées, caressées et méprisées par cet amant professionnel que jamais une préférence n'avait troublé.—Et cela était l'évidente sagesse.—Torral, éclectique, équilibrait ses plaisirs selon l'arithmétique épicurienne, et se vantait d'exprimer ainsi de la vie tout le bonheur y contenu. Ce but devant être atteint, l'opinion d'autrui n'existait pas à ses yeux: et il affichait jusque dans la rue ses liaisons masculines, et promenait en pleine Inspection ses deux boys intimes Ba et Sao.—Cela encore était peut-être la sagesse,—rehaussée d'un cynisme peut-être courageux.

Donc, Fierce jouissait de sa vie saïgonnaise, et jouissait aussi du bien fondé de son plaisir.

Il donna un dernier regard au fleuve bordé par la forêt.

—«Bonne ville, Saïgon....»

C'était dimanche,—le 2 janvier; l'amiral donnait tout à l'heure un déjeuner intime. Fierce, ennemi des corvées mondaines, acceptait celle-ci, parce que la petite Abel y devait assister,—la fille du lieutenant-gouverneur, la délicieuse statue d'albâtre aux yeux de sphinx, qui, le premier jour, l'avait séduit, et le tentait davantage à chaque rencontre.—Étrange fillette, pensait-il; une eau dormante qui donne envie d'y jeter une pierre pour voir ce qui monterait à la surface.—Au déjeuner assisteraient, outre les Abel, le gouverneur général, ancien ami du duc d'Orvilliers, et une pupille à lui, jeune fille que sa mère, veuve et aveugle, n'accompagnait pas dans le monde. Fierce, dans la salle à manger déjà servie, s'occupa des fleurs et chercha sur les étagères les cloisonnés nippons de l'amiral pour les emplir de roses et d'orchidées. Tout en disposant sur les menus des femmes leurs bouquets de corsages, il lut les noms calligraphiés, et s'arrêta à la pupille du gouverneur avec une réminiscence confuse,—Mlle Sylva,—Sylva?—Il questionna l'amiral, qui, dans son cabinet, repliait des plans de batteries.

—«Comment, fit d'Orvilliers, vous ne vous souvenez plus? mais c'est de l'histoire!»

Il raconta:

Mademoiselle Sylva n'était rien de moins que la fille du fameux colonel Sylva, des Chasseurs d'Afrique, tué au combat d'El-Arar dans la plus épique des charges du siècle. M. d'Orvilliers, dès qu'il eut dit cela, oublia la fille pour le père, et détailla à son aide de camp, respectueusement distrait, l'historique minutieux du combat susnommé, et la gloire acquise en cette occurrence par les Chasseurs d'Afrique que commandait le héros Sylva. Fierce, bon gré mal gré, sut qu'il s'agissait d'une brigade trahie et cernée sur la frontière marocaine, laquelle brigade avait été miraculeusement sauvée par deux escadrons détachés en reconnaissance, et que tout le monde croyait déjà anéantis. Le colonel Sylva commandait ces escadrons. Cerné en effet lui-même au centre d'une province en insurrection, il s'était dégagé par une charge prodigieuse, et chevauchant trois jours à travers des nuées d'ennemis, sans remettre une fois le sabre au fourreau, il avait, le troisième soir, triomphalement surgi derrière les Marocains déjà sûrs de leur victoire, et changé cette victoire en défaite. Après quoi, percé de tant de coups que son dolman bleu-ciel était devenu pourpre, il avait conduit ses cavaliers vainqueurs jusqu'aux tentes françaises, leur avait crié: «Halte!»—et était mort.

Fierce, artiste, admira le geste, et la splendeur bariolée des escadrons bleu et rouge taillant et pointant dans la foule brune des burnous. Puis, il sourit de pitié, en songeant à la sottise de tout cela. Qu'en restait-il? des veuves et des orphelines, pompeusement étiquetées: famille de héros.—et libres d'ailleurs de crever de faim parmi l'admiration universelle.—Il imagina la petite Sylva; une maigre brune à profil de médaille, anguleuse, exaltée, pleurarde, et bête à manger du foin;—graine de vieille fille.—L'amiral, les yeux lointains, rêvait à des épopées; l'aide de camp, les épaules un peu haussées, murmura: «Pauvres bougres;—et pauvre petiote!»