—«Ça vous amuse?
—Quoi? les adultères de couvent?
—Non: mais la vie que vous vivez, et ce rôle perpétuel de fanfaron vicieux?
—Ça ne m'amuse pas. Mais vous faites erreur: ce n'est pas un rôle que je joue.»
Ils marchèrent à côté l'un de l'autre. La voiture de Malais les suivait, un splendide attelage d'australiens noirs, deux fois grands comme les poneys indo-chinois.
—«Vous incarnez la race que je déteste le plus, dit soudain le banquier: la race des anarchistes élégants. Et quand même, vous me plaisez. Je voudrais vous aider à sortir du bourbier où vous êtes,—un bourbier, ne dites pas non.... Voyons, acceptez-vous un conseil? Lâchez votre entourage habituel et fréquentez d'autres gens. Ce n'est pas un sacrifice pour vous, et vous ne risquez pas grand'chose à cet échange: Vous n'y tenez pas, aux Ariette, aux Rochet et à leur bande. Et sous le plâtre honorable qui les blanchit, si vous saviez la sinistre collection de gredins qu'ils sont! Rochet? un maître chanteur devenu gâteux. Ariette? un ruffian doublé d'un menteur à gages. Sa femme? une putain hypocrite; j'aime cent fois mieux votre Liseron, qui ne se cache pas, ne trompe personne et n'exige point qu'on la respecte....
Je ne vous dis rien de Torral ni de Mévil: ce sont vos amis ... et d'ailleurs, je ne les confonds pas avec la clique coloniale; ils sont quelque chose de mieux,—et de pis: des intelligences dévoyées.—Peu importe. Ce que je veux vous dire, c'est qu'il existe d'autres gens que vous ne connaissez pas, et que vous auriez peut-être plaisir à connaître: les honnêtes gens. Il y en a,—très peu; mais il y en a. Voulez-vous les voir? Venez chez moi. Je ne suis fichtre pas un honnête homme!...
—Non?
—Non.—Je suis un bandit, cher monsieur; j'ai volé, pillé, rançonné; j'ai gagné de l'argent, et cette phrase-là renferme une foule de menues turpitudes, dont la somme fait un criminel en même temps qu'un millionnaire. Mais à cause même de ces turpitudes qui ont rassasié et écœuré ma vie, j'ai un furieux faible pour tout ce qui est honnête. Chez moi, monsieur de Fierce, vous ne serrerez pas de mains équivoques; c'est un grand luxe à Saïgon que de refuser la poignée de ces mains-là; mais je suis assez riche pour me payer tous les luxes. Ma femme, ici comme ailleurs, ne subit que des gens propres....
—Vous ne craignez pas, dit Fierce, railleur, que je fasse tache?