L'heure du souper approchait, et le comité du bal, réuni dans l'avant-scène qualifiée de loge infernale, s'apprêtait pour les formalités traditionnelles qui, obligatoirement, précèdent ce souper, traditionnel lui aussi....

Déjà les quatre quêteuses avaient fait le tour de l'assistance, chacune bien déterminée à conquérir la recette la plus grasse, et fermement résolue, pour ce charitable résultat, à tout oser, à tout promettre, et à tout tenir. Il s'en était suivi quatre jupes plus que froissées, et quatre corsages qui réclamaient impérieusement beaucoup d'épingles. Mais les quatre aumônières, vidées sous les yeux de L'Estissac, témoignaient avec éloquence de la générosité syphilitique;—les pauvres se souviendraient de ce bal, le plus prodigue, à coup sûr, de tous ceux qui se dansaient dans la ville et dans les faubourgs....

Maintenant il s'agissait de récompenser les donateurs, en la personne de leurs amies, par une ample distribution d'accessoires. Car le bal syphilitique ne comportait naturellement point de cotillon: dans cette cohue hurlante, trépignante et cabriolante, la tâche des conducteurs et des conductrices eût pu compter sans exagération pour un treizième travail d'Hercule; mais il ne s'en suivait pas qu'on dût pour cela priver les petites filles sages de poupées, de trompettes et de mirlitons. Les dites petites filles y tenaient tout autant que les jeunes personnes «du monde» tiennent, en pareille occurence, à de pareils colifichets, souvenirs d'une valse générale et d'une moustache brune ou blonde....

Et L'Estissac, grand maître des cérémonies, s'occupait à faire dégager les abords d'une porte encore fermée, qui séparait les coulisses d'un mystérieux magasin de costumes ou de décors....

Dans le même temps, l'attention générale se porta tout à coup vers l'entrée du bal. Un hourra éclatant saluait l'apparition, ou plutôt la réapparition d'une femme: la réapparition de la môme Farigoulette, éclipsée depuis quelques trois quarts d'heure, et qui revenait, ayant simplement changé de costume....

Simplement.—Mais le nouveau cadre mettait la toile en telle valeur que le hourra d'accueil était vraiment justifié....

Farigoulette s'avançait, portée en triomphe par une cohorte d'enthousiastes. Ses pieds reposaient sur des épaules d'homme; et des mains nombreuses s'appuyaient à ses chevilles, à ses mollets, à ses jarrets; si bien que, brandie en quelque sorte au-dessus des plus hautes têtes, on la voyait toute, d'un bout de la salle à l'autre. Et une acclamation forcenée jaillissait de six cents bouches....

Farigoulette était vêtue d'une paire de sandales très découvertes, dont la bride de velours noir, large au plus d'un doigt, montait, croisée et recroisée, le long des jambes nues,—sans bas, ni maillot, ni chaussettes,—montait jusqu'aux hanches, autour desquelles un simple voile de gaze mauve était enroulé en guise de ceinture très étroite. La bride de velours s'agrafait à cette gaze, qu'elle fixait en appuyant sur elle, puis continuait ses entrelacs plus haut, sur la chair du ventre, de la taille, des épaules, nus. Les deux seins, durs et droits, se raidissaient sous la pression du lien serré qui ne déformait pas leurs demi-sphères parfaites. Au cou, la bride s'achevait en collier. Le corps merveilleux de jeunesse, encagé de la sorte dans ce treillage souple et sombre, apparaissait beaucoup plus blanc, et chaste à force d'être beau.

Le cortège triomphal fit le grand tour de tout le théâtre, et s'arrêta enfin sous la loge infernale d'où pleuvaient des roses effeuillées. C'était Jannik qui avait rejoint L'Estissac et qui, radieuse de ce grand succès d'une petite camarade gentille et aimée, jetait tous ses bouquets à l'héroïne folle de plaisir. Une poussée irrésistible se produisit. Des hommes s'enlevèrent du sol, et Farigoulette, emportée au sommet d'une sorte de grappe humaine, atteignit le balcon de la loge. Des mains la saisirent et elle franchit l'appui de ce balcon, tandis qu'un véritable hurlement saluait l'ascension quasi miraculeuse de la triomphatrice. Alors, choisissant avec exactitude l'instant le plus propice, L'Estissac lança son ordre. La porte fermée s'ouvrit, et, du magasin de costumes, un char sortit soudain, que la foule se chargea de guider et de remorquer de la scène à la salle. C'était le char de Neptune, où trônait le Dieu Bleuâtre à la barbe d'algues. Dix Néréides, nues, celles-là, des cheveux aux orteils, faisaient aux pieds du dieu un tapis de chair pure. Et les bras et les mains emmêlés commencèrent le jet des poupées, des mirlitons et des trompettes, que le peuple des danseuses ravies accueillit avec une grande bousculade de joie.