—Saint-Elme,—avait dit Mandarine,—conduisez donc nos amis, et donnez-leur des kimonos.
Et, vêtue maintenant d'un crêpe de Chine flottant, Célia, étendue parmi les coussins, comme Mandarine, regardait Mandarine rouler adroitement ses pipes au-dessus de la petite lampe de fumerie, à verre renflé. L'autre lampe, écartée, était restée dans la chambre voisine. Et l'on avait fermé la porte, pour atténuer la trop vive lumière.
Très vite, le calme du lieu avait possédé Célia. Tout le monde s'était couché, personne ne remuait, et l'on ne parlait qu'à mi-voix. Par-dessus tout, la fumée d'opium, lourde et grise, ouatait mystérieusement toutes choses de sa pénombre opaque et de son odeur irrésistible.
Mandarine fumait. Ses longues mains délicates maniaient le bambou épais, monté d'argent, et sa bouche aux merveilleuses lèvres, modelées en arc sanglant, s'appliquait à l'embouchure de jade. Le petit fourneau de terre chinoise, rouge et dure, évaporait la goutte d'opium sur la flamme de la lampe à verre renflé. Un grésillement léger rendait le silence mieux perceptible, cependant que, d'une aiguille preste, la fumeuse guidait la précise opération,—ramenant au fur et à mesure sur le trou central chaque narcelle de drogue qui s'en écartait.
Puis, la pipe fumée, c'était le nettoyage du fourneau, à coups de grattoir et d'éponge; puis la préparation d'une nouvelle pipée. L'aiguille s'enfonçait dans le pot à opium,—un très magnifique pot d'argent massif, ciselé de dragons mandarins; et l'aiguille ressortait, avec une gouttelette noire à sa pointe. Alors, c'était la cuisson, le malaxage, le pelotage. La gouttelette, grossie d'autres gouttelettes puisées successivement, se gonflait, se dorait, bourgeonnait. Lentille d'abord, cône ensuite, cylindre enfin, la pipée, parfaite, s'appuyait tout à coup au centre du fourneau et s'y collait. Le chef-d'œuvre était parachevé. Et, de nouveau, les belles lèvres en arc s'appliquaient à l'embouchure de jade....
—Comme ce doit être difficile de faire des pipes!—murmura Célia, quand elle eut regardé.
L'étrange besogne la captivait toute. Elle en oubliait ses infortunes et le gros chagrin qui tantôt bouleversait son cœur.
Mandarine souriait:
—Ce n'est rien quand on sait. Mais il faut longtemps pour apprendre. Par exemple, ce qu'on apprend en une seule leçon, c'est à fumer. Vous n'avez jamais essayé?