Dès la porte, la patronne du lieu accueillait ses hôtes avec la plus exubérante cordialité:

—Té! la petite Célia! Comment va, ma belle?

C'était une large Marseillaise, dont la peau grasse semblait suinter de l'huile. On l'appelait la mère Agassen. Et sa réputation de brave femme était assez solidement établie pour qu'elle pût, sans risque de l'entamer, prêter à la petite semaine, vendre des crocodiles empaillés, présenter à propos les dames seules aux messieurs en goût d'unions libres, et prélever sa part des honoraires que, l'union libre consommée, les susdits messieurs payaient aux susdites dames. Toutes ses clientes la tenaient d'ailleurs en haute estime, et se fâchaient rouge quant un amant sceptique raillait leur naïveté, et les traitaient de brebis tondues: «C'étaient des méchancetés et des calomnies; la mère Agassen planait au-dessus des soupçons, et rendait à toutes ses protégées les plus précieux services....» Célia, la première, en était persuadée.

La mère Agassen lui prodiguait d'ailleurs ses bonnes grâces, l'ayant classée du premier coup d'œil parmi les recrues profitables,—avec qui «il y avait à faire».

—Ma belle! Tu viens juste quand il faut! J'ai pour toi un joli bifteck au poêlon....

La mère Agassen tutoyait toutes ses pensionnaires.

Elle en avait une douzaine,—la plupart femmes du Mourillon, à l'usage exclusif des officiers de l'armée coloniale. Ceux-ci ne se mêlent guère aux officiers de marine; et ils ont des maîtresses à eux, moins lancées dans le monde fêtard, mais meilleures ménagères, et plus fidèles, ou faisant mieux semblant de l'être. Quand on revient en France, après trois ou quatre années passées au tréfonds du Laos ou du Soudan, dans la plus atroce, dans la plus inhumaine des solitudes, on a soif surtout de vivre à deux, bourgeoisement, au coin d'un feu à soi. Et cette soif-là exige d'être étanchée n'importe comment, mais tout de suite. Beaucoup de coloniaux, dès le lendemain de leur arrivée, prenaient donc pension chez la mère Agassen, sachant y rencontrer d'emblée un choix de petites fiancées disponibles. Et le restaurant de famille servait d'agence matrimoniale.

—Tu ne restes pas un peu, ce soir? Après dîner, tu sais, les lieutenants font une manille dans l'arrière-salle.... Reste donc, ma belle!... Non? tu as des rendez-vous à ton Casino?... Ah! vaï! ce n'est pas du sérieux, ces rendez-vous là!...

La mère Agassen désapprouvait fort les incursions en ville. A quoi bon s'en aller si loin chercher fortune,—et fortune secrète, presque honteuse: fortune qui échappait déplorablement au contrôle financier de la mère Agassen,—quand, au Mourillon même, toute femme de bonne volonté, toute femme dont on pouvait dire qu'elle avait «le tempérament ouvrier», ne manquait jamais de besogne?...

Célia s'en alla, tout de même, malgré les discours persuasifs de la patronne, et malgré les œillades non moins éloquentes d'un grand diable de lieutenant, sans doute frais débarqué de quelque Sénégal. Certes, la mère Agassen ne pouvait être que d'excellent conseil. Mais, au bar du Casino, la marquise Dorée devait, à dix heures tapant,—l'heure chic,—introduire solennellement sa protégée....