Elle parlait la bouche pleine, sans même se lever de son tabouret. Et Célia, désarmée par cette impertinence candide, demeura coite. Oui, sans doute!... il eût fallu gronder, crier ... ou, mieux: il eût fallu, sans se fâcher, reprendre la gamine, l'enseigner,—la dresser, comme avait dit la marquise;.—lui expliquer notamment qu'on ne répond pas aux maîtres, qu'on les écoute debout, et que, la nuit venue, on allume les lampes.... Incontestablement il eût fallu dire tout cela.... Mais c'aurait été bien des paroles. Et le courage manquait tout à fait à Célia, pour entamer d'aussi longues harangues.
—Éclaire-moi,—dit-elle seulement:—je m'en vais.
Favouille l'éclaira de sa chandelle, qu'elle tint entre le pouce et l'index: les bougeoirs sont une superfluité; en outre, ils se couvrent de vert-de-gris dès qu'on y touche, et ça fait un décrassage de plus....
La porte grinça sur ses gonds, rarement huilés. Et Célia fut dans la rue.
La nuit était noire. Un seul réverbère, terne et tremblottant, faisait tache jaune sur cette obscurité qui confondait les arbres, les maisons, les murs et le sol. Toute proche, mais invisible derrière la haie des buissons qui s'accrochent au flanc de la falaise, la mer chantait sa chanson sourde, la chanson des nuits presque calmes. Et c'était un bruit faible, mais tout de même immense, et qu'on devinait éternel.
Célia prit le milieu de la chaussée, et s'éloigna de la mer. La rue Sainte-Rose est courte. Arrivée au bout, Célia tourna dans la petite avenue de la Mître, puis dans le boulevard Cunéo. Un tramway électrique passa, filant comme une flèche, et projetant tout autour de lui une grande nappe de lumière blanche. Il disparut derrière la caserne d'artillerie, et Célia, qui avait suivi des yeux sa fuite éblouissante, buta contre le bord du trottoir, qu'elle ne voyait plus dans la nuit devenue opaque.
Aux maisons, quelques fenêtres luisaient. Mais la plupart des volets étaient clos. Toutes les boutiques avaient fermé leurs devantures. Seule une porte, vitrée de carreaux dépolis, laissait transparaître au dehors la lueur d'un rez-de-chaussée éclairé. Et le reste du boulevard avait l'air d'une avenue de cité morte.
Célia vint à cette porte vitrée, tourna le bec-de-cane et entra. Le rez-de-chaussée était un restaurant, une pension dite de famille. Célia, depuis le départ de son amant, avait pris l'habitude de s'attabler là trois soirs sur quatre. On ne pouvait pas dîner tout le temps à la Pintade: c'eût été trop cher d'abord, et puis, trop loin: pour aller du Mourillon en ville, il faut compter trente bonnes minutes par le tramway. Comment faire, les jours de paresse, quand on se lève après le crépuscule, et qu'on reste deux heures au bord du tub, les pieds à peine entrés dans les sandales, et les muscles si mous qu'on n'a point le courage de verser seulement l'eau chaude, ni d'empoigner l'éponge?... Et quant à prendre ses repas chez soi, impossible! c'est bon lorsqu'on est en ménage. On peut alors jouer à la femme mariée, et manger dans sa vaisselle. Mais quand on vit seule, le métier vous accapare: il faut sortir, s'habiller, se déshabiller, courir les couturières; il faut se montrer partout, à toute heure. Et dans la maison, le cabinet de toilette et la chambre à coucher prennent toute la place. Alors on se débrouille comme on peut: on grignote le civet et les haricots de la gargote,—trente-cinq sous, vin compris,—un quart d'heure avant d'aller s'asseoir au Casino, dans sa loge d'avant-scène, avec vingt louis de satin sur le dos, et quinze louis d'aigrettes sur la tête.