C'était le plus bel ornement de la villa, que cette terrasse. Ni le jardin,—un superbe champ de jacinthes et de narcisses, bordé de rosiers, ombragé de lilas, et si violemment parfumé en toutes saisons qu'on ne pouvait pas s'y promener un quart d'heure sans risquer «une semble-migraine»;—ni le kiosque chinois,—un minuscule pavillon drolatique qui s'élevait au bout des narcisses et des jacinthes, derrière les buissons de lilas, et dont les quatre clochettes, tintant à la brise de mer, éveillaient le démon des tentations luxueuses dans la cervelle des gamines de l'école laïque, déjà promptes d'esprit et faibles de chair;—ni la maison elle-même, un «bastidon» grand comme la main, mais tout neuf et coquet, avec ses murs crêpis de chaux bleue, son toit débordant comme un parasol, et le carrelage vernissé de ses «moellons» provençaux—rien de tout cela n'égalait en agrément ce petit rectangle dallé de briques qui prolongeait la maison, au niveau du rez-de-chaussée, du côté opposé au jardin, et s'avançait ingénieusement dans l'angle compris entre la rue Sainte-Rose et le sentier du bord de l'eau. Le mur d'enceinte, très bas, formait balustrade, et l'on pouvait s'y accouder, dominant ou la ruelle campagnarde, fleurie et verdoyante, ou la rade, vaste comme un golfe entre ses promontoires violets....
La rue Sainte-Rose est la plus jolie rue de la Mître, qui est le plus joli quartier du Mourillon. Et le Mourillon, faubourg maritime et colonial de Toulon, prend place immédiatement avant Paris, dans la hiérarchie des villes où l'on vit pour aimer du soir au matin, et pour penser du matin au soir.
—Il était encore ici, vendredi dernier,—murmura Célia, songeant à l'amant parti.
Elle essaya de se figurer le paquebot qui remportait, si loin, si vite ... un grand paquebot blanc, empanaché de fumée noire, et dont l'étrave mince coupait, dans cette même seconde, quelque vague chaude de la mer Rouge, sur la route mouvante qui va de Suez à Périm.... Pour des raisons connues d'elle seule, Célia savait beaucoup plus de géographie que n'en savent d'ordinaire les petites courtisanes. Et les noms de Suez et de Périm lui rendaient perceptible l'énorme distance chaque jour accrue....
—Il était encore ici, vendredi dernier,—répéta-t-elle.—Et, vendredi dernier, nous avons dîné ensemble ici, sur cette terrasse. Il avait mis des lanternes vénitiennes tout autour de la table. Et le chasseur de la Pintade nous servait, avec Favouille. C'était gentil, ce dernier dîner....
Elle haussa lentement les épaules:
—Aujourd'hui, je suis toute seule, et le chasseur de la Pintade ne viendra pas me servir.... Favouille ne sait rien de rien, pas même cuire un œuf à la coque.... Je ne dis pas que Dorée ait tort.... Mais tout le monde ne peut pas réussir comme elle.... Et c'est trop difficile d'organiser une maison, quand on n'a pas d'ami pour vous aider....
Brusque, elle rentra. La lampe du cabinet de toilette brûlait encore. Mais tout le reste de la maison était obscur, et le corridor noir donnait la sensation lugubre d'une demeure abandonnée. Sous la porte de la cuisine, un filet de lumière passait, seul: Favouille, éclairée d'un bout de chandelle, achevait les petits fours du thé.
—Ne te gêne pas!
—Ben! non!... puisque vous allez sortir?... ils ne seraient plus bons demain, pas?