—Qui vous empêche?
—Qui? tout le monde et moi-même. Suis-je libre? Est-il à moi, le nom que je porte? le nom, le titre, la fortune et le reste, tout ce que m'ont légué mon père, mon grand-père, mon bisaïeul et les autres? Est-ce pour faire joujou qu'on m'a prêté l'héritage, en attendant que je le repasse à mon premier-né? Pas plus qu'on ne me prête pour faire joujou l'Eckmühl, de quatre heures à huit heures, en attendant de le repasser à l'officier du quart suivant!... Il y a la route à suivre, la vitesse à garder, le cahier de service à consulter.... Il y a la consigne! Pour le duc de La Masque et L'Estissac, la consigne est de se marier sans mésalliance, et de transmettre aux descendants, intacte et accrue, toute la puissance constituée par les deux duchés.—Pourquoi faire, cette puissance, en fin de compte? Je n'en sais rien. Qu'importe? C'est une force que je dois conserver, un poids qui pèse dans je ne sais quel plateau de la grande balance universelle.—Si, par ma faute, l'équilibre, un beau jour, allait se rompre, hein, mon vieux? qu'est-ce que le Grand Balancier lui dirait, au duc Hugues, cinquième du nom, votre serviteur et copain? Mieux vaut n'y pas penser. Mieux vaut, comme disent nos amis, les hommes d'Asie, ne pas lancer de Karma par le monde. La pierre une fois dans la mare, qui sait où iront les rides concentriques? Vous, Rabœuf, votre pierre est moins lourde, vous pouvez la jeter où il vous plaît. Ma pierre, à moi, est un pavé. Et c'est à mon cou que je la sens pendue.
Ils foulaient maintenant l'herbe rase d'une sorte de place où gisaient éparses des ferrailles bizarres. Au passage, L'Estissac, du bout de sa canne, frappa une chaudière rouillée qui rendit un son triste.
—Ma pierre, à moi,—dit Rabœuf,—est trop légère. Une éponge! je ne la sens pas. C'est pis que d'en être fatigué. Vous, mon vieux, vous vous plaignez de n'être pas libre? Je me plains, moi, d'être hors la loi. Votre consigne? je voudrais qu'on me l'eût imposée! C'est vers le bonheur qu'elle vous guide. Vous marier,—vous marier sans mésalliance, c'est-à-dire épouser une femme de votre rang, de votre esprit, de votre culture, avec qui l'entente sera prompte et douce, même hors de l'amour,—et faire à cette femme des enfants? quoi de mieux au monde? quelle vie plus logique? et quelle immortalité plus réelle, que de léguer son âme aux êtres nés de soi? Comparez ce sort-là, réglé, discipliné, harmonieux, au sort qui m'est fait: Moi, paysan, fils de paysan, le hasard m'a poussé hors du sillon natal. J'ai cessé de tenir au lieu d'où je venais, et je n'ai pas trouvé un autre lieu pour m'accrocher. En sorte que me voilà condamné à l'exil perpétuel et au perpétuel voyage, comme l'unique aïeul que je me reconnaisse, Ashavérus! Je ne me marierai pas, ni raisonnablement comme vous ferez, vous, ni d'aucune autre manière: les femmes dont je voudrais ne voudraient pas de moi, et celles qui m'accepteraient, c'est moi qui ne me contenterais pas d'elles. La faute en est à vous, L'Estissac, à vous et aux camarades de votre caste: vous m'avez fait trop large place à côté de vous. A force de vous regarder vivre, j'ai fini par vivre comme vous, d'une vie pareille. L'homme que je suis ne diffère plus beaucoup de l'homme que vous êtes. Alors? quelle solution? Une paysanne—la paysanne que m'eût choisie ma mère—n'est plus mon fait, n'est-ce pas? Une bourgeoise—de la petite bourgeoisie à laquelle mes galons pourraient prétendre—ne l'est pas davantage: me voyez-vous mari d'une honnête provinciale qui communie tous les dimanches et prend un bain de propreté tous les samedis? Vous le sentez bien que c'est impossible,—que tout est impossible. A moi Rabœuf, humble morticole, presque vieux, presque laid, presque pauvre, il faudrait une femme presque sœur de la femme que vous aurez, vous, Hugues de Guibre, quinze fois millionnaire et deux fois duc!—Non, mon vieux, il n'y a pas de solution. Il n'y a pas de mariage pour moi. Il y a les départs, les campagnes lointaines, les croiseurs errant de Sainte-Hélène à l'île de Pâques, et, dans l'intervalle du congé obligatoire, l'illusion d'une villa Chichourle et l'illusion d'une Célia. L'Estissac, mon cher vieux! ne m'enviez pas ces illusions-là!...
Ils marchaient toujours, mais d'un pas ralenti. Maintenant ils traversaient une manière de carrefour, très vaste, où convergeait, dans le plus étrange désordre, un véritable faisceau de voies ferrées, dont les rails, luisants sous la lune, rayonnaient dans toutes les directions. Et de longues rames de wagons gisaient inertes sur ces rails. Le caillou du ballast s'éboulait parfois sous les pieds.
Tout d'un coup, au bout de ce carrefour, une silhouette énorme émergea de la nuit,—la silhouette de l'Eckmühl échoué dans son bassin de radoub.—Le cuirassé, peint en gris azuré, se dessinait couleur de brume sur la brume bleuâtre de l'horizon. Et le prodigieux échafaudage de sa coque et de ses superstructeurs, de ses spardecks et de ses passerelles, de ses tourelles et de ses canons, de ses bossoirs, de ses manches à air, de ses cheminées, de ses hunes, de ses mâts, de son gréement, se mêlait à l'échafaudage moins fantastique des nuages du ciel que la brise nocturne effilochait alentour. C'était comme un palais magique, comme un burg de fées dont les donjons et dont les flèches semblaient crever le firmament et, de leurs pointes aiguës, déchirer l'étoffe pluvieuse derrière laquelle se cachent les étoiles.—Rabœuf et L'Estissac, ensemble, firent halte, et regardèrent, muets.
Puis Rabœuf tendit la main vers l'extraordinaire architecture, et murmura, si bas que L'Estissac entendit à peine:
—Bah! vivre là-dedans, même seul, même éternellement seul, c'est déjà quelque chose! Ne geignons pas!...
Et doucement, L'Estissac prit dans sa large main l'épaule de son compagnon.
—Mon vieux! voilà la parole sage!—Se marier? à quoi bon? Le bonheur est-il là? vivre à deux quand on ne s'aime pas?... ou quand on ne s'aime plus?... Car nous sommes de pauvres gens, et le feu le plus clair ne brûle pas longtemps dans un cœur d'homme ou de femme.... Le dieu Eros fut miséricordieux, quand il coucha, tout de suite, sous la même pierre, Juliette et Roméo, dès leur premier baiser!... Vivre à deux, quand on ne s'aime pas, vivre toute sa vie? Mieux vaut vivre seul, éternellement seul,—même ailleurs que là-dedans!...