—Célia, alors, il y a un moyen très simple.... Célia, voulez-vous me faire l'honneur de devenir ma femme?
Elle était presque hors du lit, et demi-nue. Elle retomba d'un seul coup, comme frappée par une balle, et, d'un geste d'agonisante, ramena sur sa poitrine le drap, comme pour se cacher et s'ensevelir. Ses lèvres serrées ne s'ouvraient pas. Ses yeux démesurément ouverts, tournoyaient lentement dans leurs orbites immobiles.
Il ne bougea pas, et répéta, exactement de la même voix:
—Voulez-vous me faire l'honneur de m'accepter pour mari?
Il la regardait de toute la force aiguë de ses petits yeux gris, qui ne clignaient pas. Une minute tout entière, elle subit le regard de ces yeux-là, sans s'y dérober. Puis elle ferma ses yeux à elle, et, secouant, la tête à trois reprises, elle fit «non» courageusement.
Mais les petits yeux gris, maintenant, voyaient clairs. Un quart d'heure plus tôt, Rabœuf, persuadé qu'on ne l'aimait pas, qu'on ne l'aimait d'aucune manière, se fut tout de suite courbé sous le refus. Maintenant, il savait; il ne doutait plus, il était fort. Il marcha vers le lit. Il prit à deux mains la tête enfoncée dans, l'oreiller, il sentit sous ses doigts les tempes chaudes qui battaient une fièvre violente. Et très, très tendrement, il interrogea; si tendrement qu'on n'eut point l'énergie de ne pas lui répondre.
—Petite Célia, pourquoi ne voulez-vous pas? pourquoi? Tout à l'heure, vous m'avez affirmé que la vie à nous deux ne vous effrayait pas ... que vous n'en aviez ni dégoût, ni horreur.... La vie à nous deux pourtant, cela ressemble au mariage.... Eh bien, pourquoi le mariage, maintenant, vous effraie-t-il?... Dites?... C'est un dégoût?... non ... une horreur?... non plus ... alors quoi? un scrupule?... ah!...
Entre ses paumes attentives, il avait deviné le tressaillement des joues qui brûlaient.
—Un scrupule!... Oui, je m'en doutais.... O cher, cher, cher petit cœur honnête!... C'est vous, vous, qui vous faites un scrupule de m'épouser, moi! Vous avez vingt-quatre ans; quand vous passez dans la rue, les hommes se retournent; vous jouez au piano du Beethoven et du Bach; et vous savez ce qu'est la baie d'Halong.... Et c'est moi, le vieux paysan mal dégrossi, moi le morticole à matelots, sans avenir et sans fortune, c'est moi, qui, vous épousant, ferait le mauvais marché! Chérie, pensez une minute à cela, une seule minute ... et puis éclatez de rire! Ma jolie fiancée, je vous promets de n'être pas un tyran; je vous promets de ne jamais user des droits odieux et imbéciles que la loi prétend donner aux maris sur les femmes; je vous promets de respecter absolument, et jusqu'au dernier jour, votre indépendance, votre dignité, votre fantaisie. Ce n'est pas pour vous lier que je vous demande de me tendre la main: c'est pour que vous ayez une autre main, plus robuste, où appuyer la vôtre; c'est pour que les mauvaises gens, dont il ne manque pas, et qui molestent si volontiers une Célia sans défense, saluent désormais une Célia que je défendrai.... Mais point d'autre raison, mademoiselle! point d'arrière-pensée, point de calcul machiavélique dans cette caboche qui vous aime, et qui saura faire en sorte que jamais vous n'ayez à souffrir de cet amour. Non! et c'est à mon tour de vous le dire: n'ayez pas peur! Ne regardez pas dans l'avenir avec des yeux inquiets! Ne tâtez pas votre cœur, et ne tremblez pas, parce qu'il bat fort! Je sais qu'à vingt-quatre ans les plus sages petites filles ne peuvent pas loyalement jurer qu'elles seront sages toute leur vie. Mais vous savez pareillement que le plus solide des vieux messieurs ne peut pas s'engager non plus à n'attraper jamais la typhoïde.... Et on n'est pas plus responsable de cela que de ceci.... Nous n'échangerons donc pas de serments inutiles.... Et il n'y aura rien de changé dans nos conventions actuelles ... et rien non plus de changé dans cette vie qui vous plaît, sauf qu'elle comportera légalement un peu plus de sécurité pour vous, ma compagne légale....
Elle avait rouvert les yeux; et Rabœuf apercevait deux grosses larmes pures, suspendues à la frange des cils. Entre les mains qui la tenaient toujours, la tête prisonnière ne remuait pas, n'osant plus résister, ne voulant pas céder encore....