Dehors, l'aube était mélancolique et fraîche....
[CHAPITRE XXI]
OÙ LE NAVIRE ARRIVE AU PORT
Par la passe dite passe Henriette, le croiseur de la République l'Arcole entrait en baie d'Halong. Sur la passerelle, le lieutenant de vaisseau de L'Estissac, officier de quart, indiquait du geste à l'homme de barre le chenal qu'il fallait suivre, un chenal sinueux et délicat.
A droite, à gauche, en arrière, en avant, d'étranges îlots, tous très hauts et très noirs, pareils à des tours gothiques mystérieusement surgies de la mer, cernaient le navire de leurs architectures enchevêtrées. Et c'était comme un labyrinthe indéfini, un labyrinthe glauque et mouvant où mille et mille navires avaient dû s'égarer et disparaître, sans plus pouvoir ensuite s'en évader jamais.... Le ciel très bas, couleur de cuivre, pesait sur la mer plate, couleur d'étain. Et un crachin brumeux s'égouttait sans trêve, comme si les nuages tristes eussent pleuré à toutes petites larmes. Sous l'étrave de l'Arcole, l'eau morte tranchée étirait à perte de vue deux longues rides droites qui s'écartaient à angle aigu, et s'en allaient mourir en silence au pied des îlots noirs, plus nombreux d'instant en instant, et plus étranges.... L'Estissac, les yeux sur la carte étalée, continuait de donner la route au timonier; et, non loin, assis sur un pliant de toile, le capitaine de vaisseau commandant,—le «vieux»,—n'intervenait pas, laissant à son subordonné toute initiative.
A la fin, L'Estissac, ayant manœuvré près d'une heure sans souffler mot, se tourna cependant vers le chef:
—Voici la Noix,—dit-il en désignant un point de l'horizon trouble.
Le «vieux», placide, fumait en regardant les rochers, proches maintenant du navire.