Il se penchait sur elle, interrogeant ses yeux. Elle fit «oui» d'un battement de paupières. En vérité elle était bien, si bien même qu'elle préférait ne pas remuer les lèvres, et ne pas troubler, fût-ce d'un seul mot, la paix silencieuse et ouatée qui commençait de l'envelopper toute. Et sa seule inquiétude était que lui, homme, donc brutal en amour, et pressé, ne troublât cette paix si précieuse, ne la troublât à la manière des hommes amoureux, par des gestes sans préambule.... Ces gestes-là, elle les avait désirés tout à l'heure, parmi le tumulte et la cohue du casino;—et désirés encore, un peu plus tard, dans le landau fermé, obscur et feutré comme une alcôve.... Mais maintenant, ici, sous cette voûte d'étoiles et devant cette mer dont l'haleine chaste séchait toutes les sueurs, calmait tous les frissons, dispersait, éparpillait, évaporait jusqu'aux moindres sensualités, ces gestes de viol et de luxure l'épouvantaient d'avance. Et elle s'apprêtait craintivement à les repousser de toute sa molle inertie de femme qui ne veut pas être prise,—qui ne veut pas, qui ne veut pas, qui ne veut rien....

Mais elle fut très étonnée: lui non plus ne voulait pas,—lui, l'homme, brutal en amour, et pressé!—il ne voulait pas la prendre, ou, du moins, pas maintenant, pas ici. Il s'était couché à côté d'elle, sagement, fraternellement. Et il ne tentait aucune approche, aucune attaque hardie ou sournoise. Il n'essayait pas d'enlacer la taille ronde, ni d'atteindre la bouche parfumée. Il ne bougeait pas, et sa nuque à la renverse ne se détachait pas de l'oreiller de sable, et ses yeux fixes ne regardaient rien, sauf le ciel étincelant et la mer étincelante. Il avait seulement étendu la main, et ses doigts s'étaient emparés des doigts de Célia. Nulle autre caresse. Et les minutes coulèrent, si fluides et pures que ce fut comme si le temps s'était arrêté....

Au bout d'un laps inappréciable,—très court ou très long, Célia n'en savait rien,—l'aspirant parla; mais sa voix sembla s'ajouter au silence au lieu de le rompre:

—Voyez,—dit-il:—ce n'est pas de l'eau, c'est du lait; le lait de la Voie Lactée, qui a ruisselé sur la mer.

La plage était si faiblement inclinée que leurs deux têtes ne dominaient pas d'un demi-mètre la plaine liquide. Vues de si bas, les lames apparaissaient en raccourci, tout recul et toute profondeur étant abolis, et les moindres reliefs marqués et grossis. Il faisait calme. Pas une vague ne déferlait. Une houle cylindrique et molle gonflait régulièrement les eaux ensommeillées, comme la respiration gonfle la gorge d'une femme qui dort. Cela faisait des ondulations à peine sensibles, dont la courbe était seulement ridée par la brise nocturne. Du haut de la falaise, on n'en eût rien aperçu. Mais pour les yeux de Célia et de Peyras, chaque ride et chaque ondulation s'exagéraient et se déformaient. Si bien que les reflets de la lune, au lieu de parsemer toute la mer d'une infinité de taches brillantes et sautillantes, pareilles à des écus neufs qui danseraient, n'y jetaient plus qu'une clarté laiteuse, diffuse et confuse, faite d'une myriade de points lumineux tous mêlés ensemble et mêlés à de l'ombre.

—Oui,—dit-elle,—c'est du lait: du lait qui chauffe, du lait qui va bouillir.... Écoutez le bruit qu'il fait!

Les lames lentes et lisses s'en venaient l'une après l'autre mourir contre le sable de la petite plage. Et le sable, effleuré par l'eau qui avançait et reculait tour à tour, rendait un son léger, une sorte de frémissement, pareil, en vérité, au frémissement du lait qui monte....

Tournant un peu la tête, l'aspirant considéra sa compagne. Il répéta:

—Du lait qui va bouillir....

Et il se tut, prêtant l'oreille. Après quoi, convaincu, il répéta encore: