Il savait par expérience que nul compliment ne porte plus juste: pas une petite rien du tout qui ne se targue avec candeur d'être une femme «pas comme les autres». Mais Peyras ne mentait qu'à demi, en répétant à Célia cette phrase qu'il avait répétée uniformément à toutes ses précédentes amies: Célia, pareille à n'importe quelle courtisane par l'amour, la jalousie, la naïveté, l'orgueil intime, se distinguait de toutes par le bizarre contraste d'une nature très simple et quasi instinctive avec une culture très complète et quasi raffinée. La marquise Dorée, jugeant Célia capable «d'écrire des lettres de quatre pages, et de n'y pas lâcher une faute d'orthographe», était restée fort au-dessous de la vérité.

Bertrand Peyras eût tôt fait de s'en apercevoir: les scènes quotidiennes, pleurées, grincées et trépignées, à la mode féminine universelle, alternaient avec des conversations littéraires, artistiques voire scientifiques, qui sentaient d'une lieue la lycéenne lauréate des concours.

—Parole!—jugeait l'aspirant, comme avait jugé la demi-mondaine,—parole! tu es une drôle de fille!... Tu me fais l'effet d'une sauvagesse de Papouasie, qui aurait passé son baccalauréat!...


Et, telle quelle, elle ne lui déplaisait pas du tout. Il le lui avait dit, très flatteusement, au saut de leur lit nuptial:

—Je t'adore! et tu es même la seule que j'adore comme ça!...

Ravie, elle lui proposa, tout de go, une entrée en ménage:

—Veux-tu nous mettre ensemble tout à fait? puisque tu m'adores?.....

Mais, quoique l'adorant, il fit un saut de carpe:

—Ensemble tout à fait!... Malheureuse!... C'est qu'elle vous envoie ça sans un sourire!... Mais, jeune inconsciente, vous ignorez donc que la solde magnifique d'un aspirant de première classe, tel moi-même, s'élève, au plus grand total, à deux cent dix francs par mois?