—Autrefois, oui.... Du temps des vaisseaux à voiles.... Tu comprends, c'était l'époque des croisières qui n'en finissaient plus.... On naviguait des semaines et des mois, sans escales ni relâches.... On mangeait du vieux bœuf salé, on buvait de la vieille eau saumâtre.... Et, bien entendu, la question femmes ne se posait même pas. Tout le long de la traversée, on faisait l'amour «à longueur de gaffe».... Et ce qu'elles étaient longues, les gaffes des vaisseaux à voiles!... Je t'en montrerai qu'on conserve au musée de l'arsenal.... Le ministère en a réuni toute une collection, de 1902 à 1904.... Mais après des croisières de ce goût-là, tu te figures si on s'en donnait, en arrivant au port!... C'est bien simple: tout le monde était soûl quinze jours de suite!... On appelait ça: tirer une bordée ... Et rien ne se portait plus élégamment, ma chère! les amiraux donnaient l'exemple; chaque matin, la police les ramassait, avec le plus profond respect, ivres-morts dans le ruisseau de la rue du Rempart.... Ah! c'était le bon temps!... Mais la marine à vapeur a bouleversé tout ça. Plus de bœuf salé, plus d'eau pourrie.... Pour comble, la mode a pris, il y a quelques dix ans, de fumer l'opium.... Ça, ç'a été le coup de grâce: un fumeur d'opium ne peut pas avaler une seule goutte d'alcool, tu sais.... Alors patatras! En cinq secs, plus un ivrogne.... Par la suite, la mode de fumer l'opium a passé.... Mais la mode de se soûler n'est pas revenue....
Plus tard, c'était le bar du Casino, où l'on allait sucer le cocktail de dix heures. Les vendredis, une cohue joyeuse se bousculait dans la salle étroite, et les huit tabourets qui font face au comptoir étaient pris d'assaut. Les autres jours, par contre, le bar était quasi vide, et seuls les habitués s'y donnaient rendez-vous, en tout petit comité, pour bavarder, confortablement et entre soi. Les barmen oisifs écoutaient la causerie d'une oreille attentive, et s'y mêlaient de temps en temps, avec le fabuleux sans-gêne des Provençaux, gens candides dans le dictionnaire desquels le mot «discrétion» ne figure pas.
Et, le cocktail sucé, on s'en allait, et l'on prenait position, au coin du boulevard et de la rue de l'Intendance, pour attraper au passage le tram qui part de la gare à dix heures et demie. Là encore, on se retrouvait en pays ami. Tout le véhicule, intérieur, plate-forme arrière, plate-forme avant, était bourré, à raison de deux personnes par place, de Mourillonnais regagnant leurs pénates. Et le Mourillon n'est pas tellement vaste qu'on puisse l'habiter six semaines sans en connaître tous les indigènes. Célia, s'asseyant tant bien que mal,—moitié sur la banquette, moitié sur les genoux de ses voisins,—ne voyait que des visages familiers autour d'elle. On échangeait des saluts et des sourires. Les femmes mariées seules, et non sans regret, se tenaient hors de ce commerce cordial. Leur dignité les enchaînait, et elles demeuraient dans leur coin, raides et figées, beaucoup moins méprisantes qu'envieuses.—«Ces demi-mondaines, ma chère!... Leurs amants se coupent en quatre pour elles!... Tenez, celle-ci s'appelle Célia.... Le petit aspirant qui est avec elle lui a payé cette semaine une robe chez ma couturière ... une robe inouïe, ma chère: mousquetaire, avec le boléro court et la tunique longue très serrée, et un bas de jupe ample, ample!... J'ai demandé la pareille à mon mari: ce qu'il m'a envoyé promener!...»
Car on ne s'ignorait pas d'un camp à l'autre. Et les jeunes filles elles-mêmes, tant du monde élégant que de la bourgeoisie grande ou petite, savaient à merveille chaque nom de courtisane, et chaque nom d'amant, et chaque aventure, et chaque passade,—tout comme les courtisanes savaient, d'une science aussi certaine, chaque nom de jeune fille, et chaque nom de fiancé, et chaque flirt, et chaque potin. Voire, si, dans le tramway du Mourillon, on n'échangeait ni salut, ni sourire, on se jetait volontiers des clins d'œil qui n'étaient pas obligatoirement hostiles....
Le tramway, quoique alourdi par tant de voyageurs divers, n'en roulait pas moins à grande allure, dans la solitude propice de la ville endormie. Passé le boulevard Cunéo, la villa Chichourle tendait sa face bleue aux rayons de la lune, dont le cyprès d'argent s'allongeait sur la Grande Rade; et le ciel ardoise et la mer lazulite teintaient la façade bleue de brun.
Dans la chambre à coucher, le lit ouvert attendait les amants. Mais on ne se couchait pas tout de suite. Quoique décembre fut commencé, les nuits étaient encore toutes tièdes et sereines. On s'installait sur la terrasse, ou dans le pavillon chinois du jardin. Et l'on demeurait très longtemps sous les étoiles, à causer d'abord, et à se taire ensuite.
Puis, quand on était las, ou quand un souffle du large avait fait frissonner les épaules de la jeune femme, ou quand le parfum de ces épaules avait fait tressaillir l'aspirant, on rentrait. Favouille, patiemment stylée par Peyras, qui ne manquait point de ténacité, n'oubliait plus maintenant d'allumer les lampes en temps opportun. Le cabinet de toilette était éclairé. Peyras n'y entrait point, laissant toujours sa maîtresse se dévêtir seule, et procéder sans témoin à sa toilette de nuit. Et cette délicatesse si simple et cependant rare la pénétrait chaque fois d'une gratitude nouvelle....
De grand matin, l'aspirant, après un dernier baiser, discret, au front de la dormeuse, s'en allait sur la pointe des pieds. L'air piquant du petit jour séchait à ses joues la moiteur du lit amoureux, chassait de sa moustache l'odeur féminine qui l'imprégnait encore. Dans le tramway de sept heures, les petites ouvrières soufflaient sur leurs doigts gourds, et regardaient avec malice les yeux cernés du monsieur somnolent sur sa banquette, et rougissaient tout à coup, en songeant à leurs yeux à elles, cernés pareillement, à n'en pas douter....