—Qu'est-ce que ça peut bien te faire de n'avoir pas d'argent? puisque je ne te demande rien?... et puisque je ne veux plus ni dîner en ville, ni aller au Casino, ni aller au café....

Ça lui faisait beaucoup. Il eût infiniment préféré qu'elle allât au café, qu'elle allât au Casino, qu'elle dînât en ville, et qu'un autre amant assumât à son tour la flatteuse charge de la conduire dans tous ces lieux très chers. Lui, Peyras, aurait eu licence de traîner ailleurs un célibat frugal, et libre....

Oui! mais quoi?... il ne pouvait tout de même pas pousser de force sa maîtresse vers les bras du premier venu ... ni s'exposer, par un «lâchage» pur et simple, à des scènes publiques et retentissantes.... Déjà Célia n'hésitait pas à venir l'attendre, en plein quai de Cronstadt, à l'arrivée du canot major. Et d'un geste victorieux, elle enlevait son amant, sous le regard narquois de la douzaine d'officiers débarqués du même canot.

Le plus prudent était de se résigner,—pour un temps.—Et Peyras se résignait,—de fort mauvaise grâce:

—C'était drôle au commencement,—s'avouait-il sans fard;—mais à présent!... J'ai gratté le baccalauréat; et il ne reste plus que la sauvagesse!...


Du vestiaire, on passait dans le couloir des galeries de balcon; et, des galeries, on redescendait au rez-de-chaussée par l'escalier des loges. La dernière marche franchie, Peyras et Célia avaient débouché en plein bal, à peu près comme les taureaux de combat débouchent, hors du torril, en pleine corrida.

Le bal, talonné à coups de cymbales et de trombones par la plus atroce musique de cirque qu'on eût pu trouver, tournoyait en bondissant, d'une allure épileptique.

C'était un bal très bizarre,—le plus bizarre peut-être de tous les bals de la décente Europe.—Célia, d'ailleurs, ne s'en aperçut pas tout de suite; et elle commença par faire la moue.

En effet, ni la salle, ni la chambrée n'étaient exagérément somptueuses. La décoration se bornait à quelques cordons de lampes électriques, à quelques guirlandes de lanternes chinoises, à quelques rosaces de parasols japonais;—rien davantage.—Quant à l'assemblée, elle était pis que diverse: panachée; et panachée principalement d'inélégances. La tenue de soirée n'était pas du tout de rigueur; bien au contraire, les plus fantasques accoutrements étaient accueillis. En sorte que, s'il ne manquait pas d'habits corrects, non plus que de robes bas décolletées, non plus que de costumes dignes en tous points des luxueuses redoutes, de Nice, de Cannes, et de Monte-Carlo, il manquait moins encore de vestons et de trotteurs, voire de peignoirs et de pyjamas; et l'on ne comptait plus les clowns de calicot, ni les dominos de lustrine, ni les cagoules à dix-neuf sous.... Cela n'eût pas encore été grand'chose: la cocasserie même de l'ensemble en excluait toute vulgarité. Mais, tels quels, peignoirs, trotteurs, habits, vestons, pyjamas, masques et mascarades composaient seulement une moitié du bal,—la moitié magnifique et reluisante!—et la très petite moitié: car le rez-de-chaussée lui suffisait, salle, scène, coulisses et bar; elle y tenait à l'aise, et s'y ébattait avec ampleur; tandis que le reste du vaisseau, balcon, loges, galeries des deux étages, poulailler, cintres mêmes, contenait péniblement l'autre moitié,—la très grande:—cohue considérable, hétéroclite, extravagante, conviée Dieu sait à quel titre! (la tradition des bals syphilitiques exige qu'on prodigue ces invitations de seconde classe dites extérieures,) et venue non pour danser, mais pour regarder; non pour être vue, mais pour voir; venue par conséquent sans façon, et dans le plus rustique appareil: les femmes en savates, les hommes sans faux col.