Debout, mais respectueux,—car le respect ne tient pas dans les genoux ployés, non plus que dans les mains jointes,—debout devant le Roi captif, qui croisait familièrement sa jambe droite, au bas de soie brodée, sur sa jambe gauche, au bas de soie crevée, Achmet pacha songea un temps; puis, se souvenant des augustes paroles dont l'avait jadis favorisé le Padishah,—près de remonter en caïque:

—Sire Roi,—commença-t-il,—grande est ma confusion lorsque vous poussez la raillerie jusqu'à me priser mille fois plus que je ne vaux. Mais, vaudrais-je dix mille fois davantage, et non seulement mille, que ma mission n'en serait pas mieux remplie et que vous n'en seriez pas plus libre. Quand mon auguste souverain, votre ami et allié, me fit l'honneur suprême de me dire ce qu'il m'a dit et de me confier ce qu'il m'a confié, j'ai objecté à Sa Hautesse ce qu'à moi-même vient d'objecter Votre Majesté. Et le Padishah s'est pris à rire, et moi, chétif, j'ai ri comme il riait. En vérité, il ne s'agit point ici d'une entreprise ordinaire. Ce ne sont en effet ni les soldats, ni les épées, ni les vaisseaux qui manquent à l'Islam; et, si n'importe quel champ de bataille s'offrait aux armées turques pour combattre les armées de l'Espagne, nous aurions tôt fait d'écrire, sur les étendards du Padishah, assez de victoires décisives pour que, promptement, Votre Majesté fût libre, et le roi Carlos captif. Mais ce champ de bataille, où le trouver? Mon auguste maître vainement l'a cherché; et c'est parce qu'il ne l'a pas trouvé que je suis ici, moi, chétif.

—Montjoie!—dit le Roi franc,—si mon frère le Grand Seigneur n'a pas trouvé, je ne chercherai pas. Pourtant, compère, te voilà dans Madrid et par l'ordre du Padishah. Qu'est-ce à dire? As-tu donc, pour venir à bout de ma délivrance, quelque autre moyen que celui que j'aperçois dans le fourreau de ton poignard?

—Sire Roi,—répliqua Achmet,—lorsqu'il s'agit de délivrer le plus noble chevalier de la chevalerie, les moyens manqueraient-ils que tout chevalier digne du nom viendrait bien à bout de les inventer. Quand la force est trop faible, la ruse y supplée; et je ne sache pas qu'elle soit à déshonneur.

—Par saint Denis! je ne sache pas non plus!—approuva le Roi.—Mais mon frère le Grand Seigneur aurait-il donc songé à me racheter et payer ma rançon? Compère marquis, cela, cette fois, serait déshonneur à moi: si pauvre que je sois, je n'accepte point que personne paie mes dettes, et pas même mon éternel ami, ni mon perpétuel allié!

—Sire Roi,—dit Achmet,—ni Sa Hautesse, ni moi-même, jamais n'aurions osé faire cette injure au Roi de France! Et, d'ailleurs, si j'avais été si butor que d'y songer, le Padishah m'eût vite rappelé qu'Allah tout seul, mon Dieu, votre Dieu aussi,—l'Unique,—est seul assez riche pour payer la rançon du Roi François Ier. Tout l'Islam, et toute la chrétienté et toute l'idolâtrie en surplus, ne seraient, dans la balance, que plume et Votre Majesté qu'or pur.

—Marquis,—dit le Roi,—tu parles, cette fois, trop bien... Mais, s'il en est ainsi, me voilà tout éberlué: ni fer, ni argent? Alors, quoi donc?

Entendant ces paroles, messires, messeigneurs, qui fut fier? Je vous le laisse à deviner. Achmet cambra sa taille et pesa de son poing sur sa hanche:

—Sire Roi,—dit-il,—j'ai dit au Padishah les paroles mêmes que dans sa bonté me répète à l'instant même le Roi de France. Or, quand le Padishah entendit ma réponse et mon excuse, il me fit la grâce suprême de me répliquer: «Où le fer ne peut sortir du fourreau, où l'or n'est pas assez lourd pour le plateau de la balance, j'emploie mes serviteurs ou mes amis, qui font ce qu'il faut faire. Tu es, toi, mon serviteur et mon ami, ensemble. Va donc!» Sire Roi, je suis venu et me voici.

—Mais, que feras-tu?—insistait le Roi.