Messires et messeigneurs, voici peut-être qui est beaucoup moins extravagant que tout le reste; voici peut-être même qui ne surprendra personne de ce noble auditoire: il y avait cinquante bandits dans la salle de la posada; cinquante ... ou, même, davantage, soixante peut-être! ou quatre-vingts. Allah le sait mieux que moi, et Lui seul!... Toutefois, de tous ces bandits-là, à ne pas vouloir ce que voulait Achmet pacha Djemaleddine, il n'y eut personne.—Non! pas un malandrin, sur cent ou cent vingt qu'ils étaient.—Tous obéirent. Tous se vendirent à Achmet, comme ils auraient fait à Satan.

Holà!... est-ce pas le premier coq qui chante?... l'aube est-elle donc si proche? Abdallah, chanteur chétif, si ton heure approche si vite, à toi de hâter le chant!... Et, pour ne rien taire d'essentiel, passe, passe vite, et très vite et plus vite encore, sur toute partie, sur tout morceau, sur tout détail de la Merveilleuse Histoire dont l'omission n'enfoncera pas dans les fines et subtiles oreilles qui t'écoutent une cire par trop épaisse, laquelle serait obstacle à l'entendement facile de la dite Histoire Merveilleuse, si profitable à tout bon et pieux auditeur, tant par la splendeur des gestes héroïques que je célèbre que par la moralité irréprochable qu'on en peut tirer ... moralité très orthodoxe, messires et messeigneurs, selon notre Coran comme selon votre Livre. Croyants et Francs ne peuvent ici que fortifier leur foi, et leur vertu, et leur courage.

... Oui dà!... c'était bien le chant du premier coq ... et voici le chant du second!... Hâte! hâte!...

L'hiver espagnol, mesures, est un hiver bien rude. Est-il pas vrai, d'autre part, messeigneurs,—et je crois certes l'avoir chanté,—que toutes ces glorieuses aventures se déroulaient vers la fin du dernier mois de votre année franque, du mois de décembre, pour le nommer comme vous faites? A l'époque donc où les Francs célèbrent leur grande fête de Noël, laquelle s'achève, justement comme notre saint Ramazan, par une belle et fervente prière nocturne, dite messe de minuit. Ainsi, comme nous-mêmes faisons le dernier jour du Ramazan, les Francs passent en oraisons, dans leurs plus solennelles églises, la vingt-quatrième nuit de leur décembre. Or, tout grossiers et brutaux que sont les gens de Castille, ils ne laissent pas que d'être fort pieux, et de fidèlement observer les rites chrétiens le jour et la nuit de Noël. Le Roi don Carlos, soi-disant Empereur, ne pouvait donc manquer d'aller prier, dès la nuit close, dans sa chapelle particulière; ce qu'il fit, en effet. Cette chapelle était, comme juste, enclose dans le palais.

Ce palais, l'Histoire Merveilleuse l'affirme et plusieurs savants voyageurs me l'ont confirmé, est tout proche d'une rue de Madrid que les gens du lieu nomment Calle Atossa; ainsi, pour aller de la chapelle du Roi don Carlos de Castille à la geôle du Roi François de France, il y avait à peine à marcher cent pas. J'ai chanté tout cela, seulement afin que ceux qui m'écoutent dans ce han d'Anatolie puissent comprendre et même voir, comme de leurs yeux, tout ce que, maintenant, je vais chanter ... ni plus ni moins clairement que s'ils étaient à Madrid, et sur ce chemin même qui, cette nuit de Noël, joignait l'un à l'autre les deux logis royaux, celui du Roi captif à celui du Roi geôlier.

Or donc, la Noël de cette année-là commença comme elle devait commencer; rien d'imprévu n'arriva d'abord, et, chaque événement se déroula comme il devait.

Vers la dixième heure—dixième heure à la franque—le Roi soi-disant Empereur soupa dans la salle basse et quelques gentilshommes, de ses plus intimes, soupèrent avec lui.

Une heure plus tard, il se leva de table, sortit de la salle basse, s'en fut dans son cabinet aux habillements, changea son pourpoint, d'or brodé de pierreries, pour un autre, tout de velours noir, dégrafa sa ceinture et ses colliers, quitta son épée, sa dague, son gantelet,—le tout par modestie: ainsi faisait-on, au temps d'alors, et fort pieusement, avant d'aller prier l'Unique!—enfin, mit un manteau, noir aussi, un feutre sans plume, et s'achemina vers sa chapelle, laquelle était à l'autre bout du palais; il fallait, pour y arriver, traverser deux cours à cloître, une galerie de miroirs, la salle du trône, une galerie d'armes, une salle dite salle aux tapis, et, au bout d'un dernier corridor, l'antichambre des prêtres, que les Francs nomment sacristie. Sitôt prêt, le Roi se mit en route et les gentilshommes de son souper, au nombre de onze, l'accompagnèrent, tous eux-mêmes vêtus de noir, et tous sans épée ni dague, comme était leur prince.

Marchant à pas pressés, le Roi des Espagnes, ses gentilshommes toujours le suivant, traversa donc cours, galeries, salle du trône; et puis, traversa cette salle aux tapis que j'ai dite. Or, il n'y avait justement point de tapis dans celle salle-là: car les tapis n'en étaient pas encore tissés. En place, on avait mis de très grands tableaux, peints exprès pour servir de modèles aux brodeurs de laine, qui les devaient copier exactement. Ces tableaux-là, toutefois, n'étaient pas, comme devaient être plus tard les tapis, appuyés et tendus contre les murs de la salle, à toucher ces murs, non! pour la commodité des valets et des ouvriers, lesquels préparaient les murs pour la tenture qu'on commençait de mettre aux métiers, les tableaux étaient seulement dressés contre supports de bois, et écartés de la muraille assez pour qu'on pût passer entre celle-ci et ceux-là, tout à l'aise. Il n'importe d'ailleurs guère, évidemment, puisque je vois plusieurs des nobles voyageurs de la caravane hausser les épaules à cet excès d'explications.... J'ai tort, certes, et je chante trop lent!... Hâte! hâte!

Don Carlos de Castille, cinquième du nom, traversa donc la salle aux tapis, d'une porte à l'autre porte. Passant devant l'un des tableaux, qui figurait le combat de deux femmes guerrières, dont l'une terrassait l'autre, déjà blessée et près d'être achevée, le Roi, s'en allant, et ne songeant à rien, leva, par hasard, les yeux sur le tableau ... et son regard vivant rencontra le regard peint par le peintre dans les yeux de la femme vaincue; lesquels yeux, écarquillés de rage, de désespoir et de peur, étaient si habilement imités qu'ils semblaient vivre tout de bon, ni plus ni moins que les yeux des amateurs qui admiraient une telle peinture. Certes, le Roi don Carlos avait vu déjà ce tableau, et l'avait haut prisé, car c'était le chef-d'œuvre d'un artiste très illustre. Ce néanmoins, don Carlos le Cinquième—il me souvient tout à coup qu'on l'a surnommé Charles-Quint ..., me trompé-je, messeigneurs?...—Charles-Quint, donc, apercevant la toile peinte, s'arrêta net, l'œil fixe et déliant. Et ce n'était pas précisément le tableau qu'il regardait, qu'il scrutait même, qu'il fouillait, de son regard de Prince, froid, brutal et profond, de son regard de Maître, accoutumé de percer, à travers le masque des yeux, l'âme des hommes sujets, et de la mettre à nu, et à vif... Non! ce que regardait Charles-Quint, le Roi soi-disant Empereur, c'étaient les yeux seuls, peints par le peintre[8], sur le tableau... oui, quelque bizarre que soit la chose: les yeux que j'ai dits tout à l'heure; les yeux de la femme vaincue, blessée et près d'être achevée!...