Vous savez ce que nous sommes «pour de vrai»: des femmes, mash'Allah![6] à peu près pareilles aux autres ... à peu près pareilles à vous ... un peu plus naïves, un peu plus simplettes, un peu plus femmes-enfants; mais, somme toute, pas tellement différentes. Vous savez que nos maris sont aussi des hommes à peu près pareils à vos maris, quoiqu'un peu plus naïfs, un peu plus simples, un peu plus neufs,—comme sont leurs femmes... Tels époux, telles épouses, chacun sait! Il n'y a pas là de quoi s'étonner. Notre vie, vous la connaissez: nous sommes, tout bien compté, à peu près aussi libres que vous êtes:—Nous ne vivons pas à la maison beaucoup plus que vous; nous sortons comme il nous plaît, à pied ou en voiture; nous recevons nos amies; nous lisons les livres qui nous plaisent; nous jouons la musique que nous aimons... Bref, il ne s'en faut pas de beaucoup que nous ne soyons des Parisiennes,—identiques, ma foi, à toutes celles qui habitent votre quartier si parfaitement parisien...
Mais tout ça, nous l'étions avant la Révolution. Vous le savez, vous l'avez vu de vos yeux, jadis. Nous le sommes restées. Et voilà ... voilà tout...
Alors? je vous entends protester de toutes vos forces:—Quoi? elle n'aurait donc rien changé, cette Révolution si belle, si noble, si grande? Nous ne serions pas affranchies, après cet Affranchissement qui vous a si fort enthousiasmée? Est-ce possible, réellement?—Hélas! c'est très possible. C'est très certain.—Quoique... en y songeant bien ... il y ait peut-être quelque chose de nouveau parmi nous, quelque chose qu'il serait injuste de passer sous silence. Je vais vous expliquer en détail ce que c'est,—insh' Allah!—si Dieu permet...
Mais pas aujourd'hui, voulez-vous? Voilà qui est déjà beaucoup écrit, et ma main est très lasse. En outre, il me faut arranger les choses dans ma tête, mettre mes idées en ordre. Ce soir, je n'y arriverais jamais.
Je vous récrirai donc par le prochain Orient, voulez-vous? D'ici là, ne dites pas trop de mal de ma pauvre chère Turquie: elle ne le mérite pas, je vous assure! Au revoir, ma sœur si jolie, tant et tant aimée. Au revoir... Je suis votre petite sœur tendre, tendre,
Séniha.
[1] 20 décembre 1910.
[2] L'écriture turque se lit en commençant chaque ligne par la droite.
[3] Mes deux chers beaux yeux, traduits mot à mot du turc, correspond au français: Ma très chérie ou ma préférée.
[4] L'ironie française est en effet une terreur, non seulement pour nos amis de Turquie, mais même pour tous nos autres amis étrangers, et surtout pour tous nos ennemis, n'importe d'où.