Et il y en a beaucoup, beaucoup, beaucoup, de femmes pareilles à moi, dans notre société turque.

Alors, qui trouverons-nous, dans tout l'empire, quelles femmes, pour souffrir de notre vie soi-disant murée? Exclusivement, les petites-filles des sœurs de ma mère—les filles de mes sœurs à moi; ma fille, tenez! ma mignonne Leïlah, et ses pareilles, celles que nous, demi-civilisées, élevons tout à fait à l'occidentale. Quand Leïlah sera grande, peut-être souhaitera-t-elle mettre au vent son bout de nez rose et flirter avec votre amour de petit garçon... Elle, oui... je ne dis pas...

Mais combien y en a-t-il, des Leïlah, dans tout l'Empire? combien y en aura-t-il, plutôt? dans quinze ou vingt ans? Faisons bonne mesure... Cinq cents? cinq mille?... Non! je ne crois pas qu'il y en aura cinq mille... Enfin, admettons! cinq mille donc, sur les dix millions de musulmanes qui peuplent l'Anatolie et la Roumélie—l'Asie et l'Europe!... Cinq mille, pour exagérer.—Celles-là souffriront, soit! Mais, chose digne d'être dite, c'est surtout par la faute de la Révolution qu'elles souffriront.

Eh oui!—Parce que, hier, elles étaient résignées; et parce que, demain, elles ne le seront plus. Dès le premier jour de l'ère nouvelle, les Jeunes-Turcs, frais arrivés d'exil,—de Paris ou de Londres, et de Berlin davantage, où ils avaient vécu longtemps et oublié la vieille Turquie, la vraie Turquie, à supposer qu'ils l'eussent jamais connue, ce dont je ne suis pas très sûre,—les Jeunes-Turcs, donc, promirent tout de suite à «leurs sœurs captives» l'affranchissement.

Ils ont peut-être promis de très bonne foi.

Mais ils n'ont pas tenu.

Ils ne pouvaient pas tenir! Sur dix millions de «sœurs captives», neuf millions neuf cent quatre-vingt-quinze mille—au moins—refusaient énergiquement d'être affranchies!

Et voilà pourquoi, chère grande sœur chérie, voilà pourquoi la Révolution n'a encore rien changé à notre sort, et n'y changera rien, de très longtemps.

Mais j'aurai encore là-dessus beaucoup à vous dire...

Pour l'instant, au revoir. Voici ma Leïlah qui, de toutes ses petites forces, me tire par ma manche. Je lui dis que je vous écris, et qu'elle-même pourra, dès qu'elle voudra, vous écrire aussi. Bon! il n'y a plus d'enfants turcs! Savez-vous ce qu'elle me répond, cette mignonne rose? «Certainement, je lui écrirai: j'ai une main comme toi!»