[XXIX]
13 novembre.
Ma mosquée de Mehmed Sokoli est une très petite mosquée de quartier, qui s'accroche au flanc de la colline de l'At-Méidan,—l'Hippodrome de Byzance,—du côté de la mer de Marmara. J'ai passé souvent tout auprès, sans rien en remarquer que le minuscule cimetière qui l'entoure, un adorable vieux mezzar pareil à un bois bien touffu, dont les tombes antiques se blottissent sous des flots de lierre et de vigne vierge.—Mais la mosquée de Mehmed Sokoli est peut-être plus belle que son mezzar. Figurez-vous une nef toute de marbre blanc, ciselée et dorée comme un bijou. Le marbre est ancien, ambré par places et diaphane: l'or terni se perd délicatement parmi ces teintes d'ambre. Le mirhab (autel) est de haut en bas revêtu d'antiques faïences persanes, éclatantes comme des fleurs sous le soleil. Et les vitraux, peints ou dépolis, mesurent un jour doux et clair, intime à souhait.
C'est par le plus grand des hasards que j'ai découvert la mosquée de Mehmed Sokoli. Hier, je passais devant, et la porte de la cour était ouverte. On criait dans cette cour. J'entrai.
Deux fillettes, robe jaune et robe verte, deux mignonnes hautes comme une botte, jouaient à se battre,—un jeu très turc,—avec de beaux rires et des cris perçants. La cour, cloîtrée et dallée, leur faisait un champ clos magnifique. Elles se poursuivaient au milieu des vieilles colonnes, s'atteignaient, luttaient comme de petites chèvres folles et finissaient par rouler sur le sol, parmi les grandes herbes poussées dans les fentes du marbre.
Mon entrée, d'un coup, mit la paix. Debout toutes deux et soudain graves, elles me considérèrent. La robe jaune, au bout d'un temps de réflexion, jacassa quelque chose à l'intention de la robe verte. Celle-ci courut vers la porte et s'éclipsa. Celle-là vint à moi et me fit signe d'attendre. J'attendis.
J'attendis quatre minutes. Après quoi, reparut la robe verte, et, derrière elle, arriva l'iman de la mosquée: un vieil Osmanli pur sang, et, certes, la plus longue barbe blanche que j'eusse encore vue en cette sereine Turquie, où les barbes blanches abondent. On m'avait pris pour un visiteur de mosquée, et l'iman, bon homme, apportait les clefs du sanctuaire.
Je visitai, par politesse, imaginant n'importe quelle mesjid, toute banale. Et je m'arrêtai dès le seuil, stupéfait d'admiration. L'iman, fier de ma surprise, souriait.
Je lui fis mes plus grands compliments en un turc pas très correct, qu'il eut la courtoisie de comprendre. Alors il s'empressa et me montra tout, l'alpha et l'oméga, chaque dentelure du marbre et chaque bouquet des faïences. Les deux fillettes, faufilées derrière nous et sérieuses comme des abbesses, nous suivaient pas à pas, écoutant de toutes leurs oreilles.