Voici la lettre enfin! Mais je l'aurais souhaitée différente....
«Pardon de ce long silence et de l'anxiété où vous devez être. Je m'en veux d'avoir tant hésité à vous écrire. Mais les femmes sont lâches. Et cette fois, je n'ai pas été la courageuse exception qui vous plaisait, dont vous étiez l'ami. Maintenant, d'ailleurs, que j'ai tardé si longtemps, je ne sais plus comment m'y prendre....
«Mon ami, vous connaissez ma triste histoire: elle est toute banale, et je n'en tire pas vanité. Il n'y a point à se glorifier d'être malheureuse du malheur qui est commun aux trois quarts des femmes. J'en souffre seulement un peu plus que beaucoup d'autres, parce que Dieu m'a fait ridiculement sensitive et nerveuse. En trois mots voici: j'ai été mal mariée. Rien de moins, rien de plus. Cela n'est pas dramatique du tout. Notez que je ne daigne rien reprocher à mon mari, sinon qu'il me hait et que je le hais. Si le cœur vous en dit, vous pouvez être juge entre nous. Vous me donnerez peut-être raison. Mais je liens à ce que vous sachiez que force gens me donnent tort.
«Il n'importe guère d'ailleurs. Ce qui importe, c'est ceci: deux ennemis quasi mortels peuvent très péniblement vivre ensemble;—mais le père et la mère d'un enfant innocent de leur querelle n'ont pas le droit de vivre séparés. Surtout une mère qui aime son fils n'a pas le droit de permettre que ce fils soit arraché d'elle, et jeté en sacrifice à une étrangère qui le déteste et le détestera toujours.
«Mon ami, tout est là-dedans. Moi, je ne compte pas et je me moque de mon sort. Je m'efforce de m'oublier, de faire abstraction de moi. Je marche sur mon orgueil, sur ma dignité même. Et je lutte pour anéantir en moi cette grande soif d'aimer et d'être aimée, qui est l'instinct même de vie et de conservation de toutes les vraies femmes.... Mais il y a mon enfant,—mon petit!
«Mon petit.... je suis seule à l'aimer. Son père ne tient à lui que par égoïsme, par vanité de race. Mon petit ... oh! j'ai peut-être des illusions sur lui, mais enfin, je l'ai fait, j'ai mis mon sang dans ses veines, et mes nerfs sous sa peau. Je sais, je sens qu'il souffre comme moi, autant que moi, des duretés, des violences, du mépris, de tout ce qui fait froid ou mal. Alors, qu'est-ce qu'il deviendra, si je disparais, si je l'abandonne à cet homme qui ignore la pitié,—et à cette femme vile qui continuera de me poursuivre jusque dans la pauvre chair de ma chair! Non, je n'ai pas le droit de disparaître; je n'ai pas le droit de m'en aller, puisqu'ils exigent que je m'en aille seule; je n'ai pas le droit de leur céder, puisque ce n'est pas tant ma fuite qu'ils veulent, que mon abdication, mon renoncement....
«Car jamais, jamais, jamais il ne me donnera mon petit. C'est son fils à lui, le fils des Falkland, l'héritier du nom et du titre, le maître du château d'Écosse, le chef du clan. Mais moi non plus, je ne le lui donnerai pas,—jamais, jamais, jamais! Je me défends, je me bats....
«Seulement, mon ami, j'ai peur d'être vaincue. Hélas! je me bats, mais j'ai de pauvres armes. Et l'autre jour, quand je vous ai vu trembler pour moi, quand j'ai deviné votre pitié, j'ai eu envie de vous crier au secours, de me jeter à vos genoux. J'ai eu envie de me confier à vous sur-le-champ toute entière; de vous dire: «J'ai peur, secourez-moi, sauvez-moi; j'ai peur, voyez le défaut de mon armure; j'ai peur, donnez-moi de votre courage et de votre force....» Mais c'était impossible, là-bas. Et aujourd'hui, je ne sais plus, je n'ose plus. Vous n'êtes plus là; je ne sens plus votre amitié présente; je ne vois plus vos yeux.
«Écoutez: plus que jamais, j'ai le devoir d'être prudente; je ne veux pas vous rencontrer dans Stamboul, parce que je sais qu'une des mendiantes arméniennes du grand port sert d'espionne à mon mari. Pourtant, il faut que je vous voie, il faut que je vous dise.... Eh bien, samedi prochain,—ce sera le 26,—j'aurai un prétexte pour passer la soirée à Péra. Voulez-vous vous trouver, vers cinq heures et demie (à la franque), sur le trottoir qui longe le mur de l'ambassade anglaise, vous comprenez, derrière le petit parc? Cette rue-là,—je ne sais pas son nom, est à peu près déserte. Il fera presque nuit, nous pourrons causer très librement, et sans danger. Je compte que vous m'attendrez, quoique cela ne soit pas bien amusant, d'attendre dans une rue noire une maman qui vient parler de son petit. Mais j'ai appris à vous connaître.
«MARIE.»