Oui, je suis un peu plus inquiet qu'avant.
[XXXII]
22 novembre.
La seule chose dans Stamboul que je n'aime guère est précisément celle que tous les Européens chérissent, et qui est faite exprès pour eux: je veux dire le Bazar,—Buyuk-Tcherchi, pour parler turc. Je ne trouve pas très agréable ce labyrinthe de petits tunnels voûtés, où s'entassent dix mille échoppes dont aucune n'est vraiment belle ou étrange. On y sent trop l'artifice et le trucage. Cela s'efforce d'être Mille et une Nuits, et ce n'est qu'opéra-comique.
Tout de même, il faut parfois aller au bazar, les jours d'emplettes indispensables. Le Bazar est alors une ressource unique. Nos grands magasins d'Occident contiennent beaucoup moins de marchandises hétéroclites et M. Carazoff lui-même n'est pas aussi bien monté en turqueries.
Hier, j'ai passé deux heures au Bazar; il s'agissait d'acheter de quoi rendre habitable ma maison du quartier de Kara-Goumrouk; des rideaux en soie de Brousse, un paravent de moucharabi, deux lampes de mosquée à cinq mèches et un mangal de cuivre pour y faire du feu; l'hiver est proche, et voilà deux jours qu'il bruine.
Pour le mangal et pour les lampes, je me suis battu contre un Arménien qui, malgré tous mes efforts, m'a écorché vif. Un Juif m'a vendu le paravent, et cela n'a pas été non plus sans difficulté. La soie de Brousse, par contre, appartenait à un vieil Osmanli dont les grands yeux bleus n'avaient point de malice; et notre marché s'est conclu du premier coup, le plus honnêtement du monde.