Je marche maintenant sur le pavé herbeux, entre les maisons de bois silencieuses, parmi la solitude ensoleillée de l'immense ville qui a l'air d'un village mort.
Cyprès, figuiers, acacias;—chaumières mêlées aux conaks des beys et des pachas;—tombes éparpillées partout;—et parfois, de très loin en très loin, un passant grave qui croise ma route, sans jamais me donner plus d'un regard....
Je ne vais pas au hasard. J'ai dessein—d'abord, de refaire aujourd'hui pas à pas, ma première promenade dans Stamboul, cette promenade qui est restée au plus profond de ma mémoire, cette promenade de laquelle tant de choses sont nées,—mortes à présent....
La mosquée de Suleïman, pour commencer. Première étape, courte. Voici déjà l'ogive de vieilles pierres par où l'on accède à l'esplanade carrée, vaste comme une plaine. Et voici la mosquée géante, avec son bouillonnement de coupoles pareilles aux dunes de sable que le simoun agglomère en grappes....
Voici les quatre minarets, raides et hautains comme quatre lances, et qui ont l'air de prêcher, du haut de leur triple balcon, les quatre vertus que l'Islam préfère: la fidélité, le courage, l'indulgence pour les faibles, et la haine pour les méchants....
Je veux entrer.... Je veux contempler les colonnes du temple d'Éphèse, celles qui ont déjà vu passer quatre dieux.
... Mais je ne regarderai pas le turbeh de Sultane Roxelane, qui vola ses fils à Sultane Hasséki.
En vérité, ce n'est pas une promenade, c'est un pèlerinage que je fais. Mais c'est qu'aussi j'ai mes raisons de croire que je ne vivrai plus de bien longs jours dans cette Turquie qui m'est devenue, peu à peu, passionnément chère....
Je poursuis maintenant, dans le labyrinthe des petites rues qui vont de la mosquée de Sultan Suleïman à la mosquée de Sultan Sélim.