... Étrange, au même carrefour qu'il y a deux mois, la même pauvresse se tient accroupie, son enfant sur ses genoux ... la même, oui ... je ne me trompe pas. J'hésite une seconde: j'ai tant envie de lui donner un peu d'argent!... mais je sais qu'elle va refuser. Non, peut-être! je me souviens, il faut offrir à son petit.... D'ailleurs, à présent, je parle turc, je ne suis plus tout à fait un Infidèle. Je m'approche, je l'appelle très respectueusement «ma mère», et, vite, je vide ma bourse dans la menotte. Il y a quantité d'argent dans ma bourse: sept, huit piécettes, qui valent au moins cinq francs de France! Un regard étonné m'arrive à travers l'étamine épaisse du tcharchaf, et le merci prend une forme que je n'attendais pas, et qui me trouble: «Soyez heureux par l'amour de celle à qui vous pensez....»


Des rues encore, beaucoup de rues, bordées de maisons ou de tombeaux. Voici mon quartier, Kara-Goumrouk, et je commence à bien m'y reconnaître. Tout à l'heure, l'immense citerne byzantine va me barrer le chemin. Oui. Et voici ma propre maison, où je n'ai dormi qu'une fois. Mais je n'entre pas encore.

Pas encore. Je veux revoir auparavant la cour de cette Sélimié-Djami qui est ma mosquée à moi, maintenant que j'habite ici.... Je veux revoir la cour aux vieux cyprès, sous l'ombre desquels, le jour de la première promenade, nous nous sommes reposés très longtemps, «celle à qui je pense» et moi.

Je me souviens: Nous avons mangé des sucreries achetées par elle chez Hadji-Békir, le confiseur turc à la mode. Cela m'ennuie de ne pas avoir de sucreries à manger ici, aujourd'hui....

Quatre longs regards pour les quatre murs cloîtrés, enluminés de leurs vives faïences, et me voilà de nouveau sur le pas de la porte voûtée. J'hésite maintenant....

J'hésite. Il faudrait d'abord pour bien suivre l'ancien itinéraire, pousser jusqu'à la porte d'Andrinople, et sortir des murs de la ville, et m'asseoir dans le grand cimetière d'Aziyadé.... Mais cela, plus tard.—un peu plus tard. L'heure viendra, d'entrer dans le cimetière farouche.... Pour le moment, c'est au turbeh de Hasséki que je songe. Je voudrais bien y aller, j'aurais besoin d'y aller ... pour y faire une prière ... mais c'est très loin d'ici, à plus d'une lieue. Quelle heure est-il? Deux heures moins cinq, déjà! Oh! je n'ai pas le temps. Même, il faut que je me hâte.

Vite, à la citerne, et à ma maison!... La rue est déserte comme toujours. Certainement pas une âme ne m'a vu ouvrir ma petite porte de bois neuf, et la refermer derrière moi.


Les grillages de lattes croisées, qu'on appelle en turc des kéfès, me protègent contre tout coup d'œil indiscret d'un voisin ou d'un passant.