—Alors?
—Alors, j'ai exposé à Sa Majesté tout ce que je savais. Plusieurs certitudes, que j'avais acquises au cours de l'enquête, ne figuraient point dans les rapports écrits. Je m'en expliquai. Et, loyalement, je nommai celui que je croyais l'assassin. Le Sultan,—personne en Europe ne connaît le Sultan, monsieur le colonel, personne! Vous-même, qui lui avez été présenté un vendredi, après le Sélamlick, et qui avez mangé l'iftar au Palais, un soir de Ramazan, vous ne soupçonnez pas l'homme qu'il est....—le Sultan m'écouta en silence, puis pria. Et Allah l'éclaira de sa lumière. J'étais à genoux.
«—Relève-toi et va, me fut-il dit. Tu t'es trompé. L'homme qui assassina n'est pas celui que tu as nommé, lequel est un juste. L'homme qui assassina est un brigand que nos soldats ont arrêté hier, près de la muraille, et qui s'appelle Ismaïl ben Tahir....» Or, monsieur le colonel, en vérité, cet Ismaïl était le coupable: car il avoua.
—Il avoua?
—Oui. En ma présence. Le Sultan voulut l'interroger lui-même. Ismaïl ben Tahir fut amené, et se prosterna devant Sa Majesté. Le Sultan dit: «Tu as péché, et la géhenne t'attend. Mais Allah permet que tu puisses encore racheter ton âme noire. Parle: c'est toi qui, tel jour, à telle heure, as tué le Frank qui profanait le cimetière au delà de la muraille? Avoue que c'est toi, et je te le dis en vérité, et je te le promets au nom de Dieu,—moi le padischah,—l'aveu te sera compté au Jour du Jugement.» Ismaïl ben Tahir toucha la terre de son front et avoua.
—Mais cet homme sera condamné à mort?
—Et exécuté. C'est un brigand qui a commis plus de meurtres qu'il n'a vécu de saisons. Soyez tranquille, monsieur le colonel: pour faire tomber cette tête, il n'était pas besoin du cadavre de sir Archibald Falkland.
Mehmed pacha se tait, et regarde par la portière, les maisons de bois et les mosquées de marbre qui défilent. Je me penche aussi.
—Ah! monsieur le colonel! qui a bu l'eau de Béicos revient tôt ou tard au Bosphore. Je n'ai jamais quitté Stamboul sans pleurer.
—Je le quitte douloureusement, monsieur le maréchal. Mais je ferai mentir le proverbe. J'ai bu l'eau de Béicos, et je ne reviendrai pas.—Jamais.