—Tout à l'heure, dans la cour de la mosquée, vous m'avez parlé comme vous ne parlez certainement pas au premier venu. Oui, quand vous avez fait une allusion à l'accueil pénible qui vous attend ce soir chez vous. Je suis profondément touché de la confiance que vous me marquez, et ... et vous avez raison de me traiter en ami.

Elle ne rougit pas, elle ne fait aucun geste, aucune simagrée. Elle me regarde tout droit, les yeux songeurs.

—C'est vrai: je ne sais pourquoi, mais j'ai confiance en vous....

Elle sourit, sans gaieté.

—Oh! n'allez pas croire que je vous fais une grande grâce en parlant devant vous, un peu librement, des tristesses de mon foyer. Ces tristesses-là, mon ami, il y a beau temps que tout Constantinople les sait par le menu et les commente, et les juge et s'en divertit. Vous-même, nouveau venu, vous n'en n'ignorez rien, avouez?

J'avoue, d'un signe. Et je me tais. Au bout d'une minute, elle pose sa main dans les miennes.

—Seulement, vous, vous ne commentez pas, vous ne jugez pas, vous ne raillez pas. Et c'est à moi de vous dire merci.

Elle se lève. Nous faisons quelques pas dans la plaine funèbre. Tout à coup, elle s'arrête et me montre une tombe.

Une tombe de femme: il n'y a pas de turban sculpté sur la stèle; une tombe d'au moins vingt ans; il n'y a plus du tout de peinture sur le marbre, ni d'or au creux de l'inscription.

—Vous la voyez.... Vous ne savez pas lire les lettres turques? Moi non plus, les chiffres seulement. Mais c'est assez pour démêler l'essentiel d'une épitaphe.... La femme qui dort là-dessous est morte en 1297 de l'hégire; elle a vingt-deux ans.... C'est l'année de la mort d'Aziyadé, et c'est l'âge qu'elle avait, je crois....