La grande muraille de Stamboul est maintenant derrière nous. Les formidables ruines de créneaux et de tours s'éloignent vers le nord et s'éloignent vers le sud, jusqu'à l'horizon....
—Venez, venez ... il est tard.
C'est vers la plaine aux cyprès qu'il faut venir. Nous franchissons le fossé sur un pont dallé, nous descendons le talus d'herbe poudreuse. Et voici la plaine.
C'est un cimetière. Au pied des arbres raides que le vent fait à peine vibrer, des tombes, des tombes par milliers et par millions, des tombes jeunes peintes de frais et dorées, des tombes vieilles, blanchies, noircies par les soleils et par les pluies, des tombes antiques, usées, rongées, renversées, se serrent et se confondent dans une mêlée immobile. Les stèles, droites, obliques, couchées, ressemblent à des soldats innombrables pétrifiés tout d'un coup, en pleine bataille.
Nous avançons sous les cyprès. Nous enjambons les dalles et les cippes. L'herbe pousse haute, et je trébuche parfois contre un obstacle invisible.
Une stèle centenaire, inclinée jusqu'à toucher le sol de son turban, s'appuie au tronc d'un térébinthe. Lady Falkland s'y assied comme sur un banc, et me fait place à côté d'elle.
—Voilà.... J'ai voulu vous montrer nos cimetières turcs. Voyez-vous, la Turquie avec son sultan absolu et son Coran despotique, est le seul pays libre de la terre. Les morts turcs eux-mêmes ne sont point enfermés comme les morts chrétiens. On ne les entoure pas de grands murs et de grosses grilles. Ils dorment où ils ont voulu dormir; et on ne charge pas de maçonneries leurs pauvres os fatigués....
Je n'ai pas soufflé mot depuis que nous avons quitté la cour cloîtrée de la Sélimié-Djami. Mais ce lieu-ci me semble favorable aux paroles qu'on hésite à dire:
—Madame ... je tiens à vous remercier....
—De quoi donc?