[XVII]

Monsieur Carazoff, Persan, tient à Stamboul, au premier étage d'une maison peinte en rouge, une boutique fort achalandée, où l'on trouve cent mille choses hétéroclites,—notamment, des turquoises et des tapis. Aujourd'hui, j'ai rendu visite à M. Carazoff, désireux que j'étais d'embellir mes salons de la rue de Brousse par quelques curiosités agréables, choisies dans son assortiment.

M. Carazoff est un courtois personnage, tout vêtu de noir et coiffé d'astrakan, comme il sied aux gens de sa nation. La politesse de M. Carazoff est à la fois raffinée et noble. Les Juifs sont obséquieux; les Grecs sont familiers; ce qui ne les empêche, ni les uns ni les autres, d'être des marchands ingénieux et vite enrichis. Mais les Persans, plus ingénieux et plus riches, savent n'être familiers ou obséquieux que juste ce qu'il faut. Et leur tact en affaires dépasse considérablement tout ce que nous imaginons en Occident.

Dès mon entrée chez lui, M. Carazoff me le prouve à l'évidence. Le temps de me saluer, de m'offrir un fauteuil et de frapper dans ses mains pour que son commis nous apporte le thé, il m'a jaugé d'un seul coup d'œil, et sait avec certitude la sorte de client que je suis. Français,—Français de l'Ambassade,—et riche suffisamment.—Or donc, M. Carazoff se garde de m'offrir une babiole indigne de ma bourse, non plus qu'aucune horreur très cher réservée «pour goût américain». Mais tout de suite les tapis anciens, pliés et empilés dans toute l'arrière-boutique, roulent du haut de leurs tas carrés, et déploient à mes yeux leurs splendeurs soyeuses.

—Ceci, Siné: beau comme une tapisserie. Ceci Boukhara: beau comme du velours. Ceci, Tchaoutchaghan: miniature, monsieur, miniature véritable? Ceci, Mir: pièce de Musée. Ceci. Soumack: double face, et souple! un mouchoir, un mouchoir de poche.

M. Carazoff, la dextre levée, les doigts joints, parle bas comme dans un temple. Deux serviteurs, reculés à bonne distance, étalent les magnifiques tissus, les froissent, et font jouer la lumière dans les plis. Il semble que du soleil soit mêlé à la laine....

—Bonjour, monsieur Carazoff.

C'est une vieille dame à cheveux tout blancs. M. Carazoff, la main sur le cœur, salue jusqu'à terre.

—Je vois que vous êtes en affaires. Continuez, je vous en prie. J'attendrai dans ce fauteuil, et monsieur votre neveu va m'apporter de cet excellent thé persan que je bois sans sucre....