L'Archange s'en fut les chercher par le monde.
Les Croyants vinrent les premiers, parce qu'ils habitent plus près de Dieu. «Voici pour vous, hommes fidèles!» dit Allah, qui leur versa, sans mesurer, une pleine cuillerée de la précieuse drogue. Et ils s'en allèrent, honnêtes à tout jamais.
Les Franks vinrent à leur tour. «Voici pour vous!» dit Allah. Et ce fut une deuxième ration, aussi large que la première.
Vinrent enfin les Idolâtres. «Voici, pour vous, pauvres gens!» Et la troisième cuillerée tomba.
Il ne restait plus grand'chose dans la marmite....
«Seigneur, Seigneur!—cria tout à coup l'Archange,—voici les Juifs et les Persans, que nous avions oubliés!» Allah, pris de court, retourna la marmite; mais, même en grattant le fond et en récurant les bords, il ne put emplir qu'une seule et dernière cuillerée. «Tant pis!—dit-il.—Les Juifs et les Persans se partageront cela.»
Et les Juifs et les Persans s'en allèrent, moitié plus fourbes et voleurs que ne sont les Idolâtres, les Franks et les Croyants. Il ne restait plus une goutte d'honnêteté dans la marmite. Et c'est alors, hélas! qu'arrivèrent, déplorablement en retard, les Arméniens.
Madame Érizian, non sans quelque fierté plaisante, proclame ainsi la douteuse réputation des gens de sa race. J'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre: tout à l'heure, l'intervention de ma nouvelle amie, et sa tactique, m'ont précieusement servi contre M. Carazoff, et je n'ai guère payé mes tapis que le double de ce qu'ils valent.
En remerciement, j'ai cru pouvoir offrir à madame Érizian la moitié de mon araba; et madame Érizian, sans façons, l'a acceptée.
Et nous roulons au-dessus de la Corne d'Or, sur l'immense pont de bois, qui monte et qui descend, comme une piste de montagnes russes.