—Nasreddin hodja est, après Karagheuz, le philosophe national des Osmanlis.

—Moitié Ésope, moitié Socrate, ajoute Mehmed pacha.—Un peu Sancho quelquefois. Ses mille et une aventures sont un trésor. Hamdi bey, vous qui êtes un conteur, réjouissez le colonel.

—Un matin,—commence Hamdi bey, Nasreddin hodja éveille sa femme dès la dernière étoile éteinte: «Femme, j'irai aujourd'hui dans la forêt, couper notre bois d'hiver.—Tu iras, dit la femme, inshallah (s'il plaît à Dieu)!—«Inshallah?» riposte Nasreddin, frondeur, pourquoi, «inshallah?» J'irai, s'il me plaît, et non s'il plaît à un autre.—Soit, dit la femme dévote. Tu iras, s'il te plaît, mais aussi s'il plaît à Dieu: inshallah!—Il n'y a point d'inshallah là-dedans», dit Nasreddin hodja. Et pour persuader sa femme, il la bat très fort. Après quoi il sort et s'en va dans la forêt. Mais, en chemin, il rencontre le vali qui va à la chasse. «Holà, Nasreddin, manant, viens rabattre notre gibier.—Excellence, je....—Tu répliques? Qu'on le batte, inshallah!, et qu'il vienne.» Tout le jour, et jusqu'à la première étoile allumée, Nasreddin hodja court les sentiers, rabat le gibier vivant et porte le gibier mort. On le congédie ensuite, sans backchich. A la nuit close, il frappe à sa propre porte, les mains vides, l'estomac creux et l'échine rompue. «Allah nous garde des djins! crie sa femme effrayée. Qui donc frappe si tard?» Et Nasreddin hodja, penaud, de dire: «C'est moi-même.... Ouvre.... inshallah!!»

Nous buvons maintenant un café admirable, dans des tasses à zarfs d'argent ancien. Et l'on apporte, non pas des narghilés vulgaires, mais des tchibouks d'autrefois, en bois de jasmin, longs comme les deux bras.

Le fumoir d'Atik Ali pacha est un atelier. Le vieux chef occupe ses loisirs en peignant, avec une minutie de petite fille, des aquarelles,—natures mortes ou paysages. Sur des étagères, une collection assez belle de verres turcs ou vénitiens met aux quatre murs une ribambelle d'arcs-en-ciel qui rehaussent agréablement le coloris un peu terne des œuvres d'Atik Ali pacha.

Cependant, les tchibouks sont fumés. On n'a parlé, sous le toit de mon hôte, ni politique, ni femmes. Et l'on n'a point médit du prochain.

Près de suivre Mehmed pacha, qui salue déjà son ancien général, je regarde une aquarelle: trois chênes gigantesques, dont la silhouette éveille en moi je ne sais quels souvenirs....

—Vous les reconnaissez?—dit Atik Ali, souriant.—Ce sont des arbres de France. Je les ai peints il y a très longtemps, dans la forêt de Fontainebleau. Autrefois, nous faisions nos stages d'application dans votre armée....

Il va prendre, dans une vitrine, un tout petit verre de cristal turc, rayé de bandes dépolies.

—Monsieur le colonel, acceptez ceci en souvenir d'un vieil homme auquel vous avez fait aujourd'hui beaucoup d'honneur. C'est un verre à vin d'Ismidt.... Vous savez? Le vin d'Ismidt que le Prophète nous a permis.—Et quand vous retournerez dans votre France, saluez de ma part les beaux chênes de la forêt de Fontainebleau.