J’arrivai chez Rozette, qui commençoit à s’impatienter de mon délai. Elle me reçut avec empressement; soit qu’elle eût pris de l’amitié pour moi, soit que ma libéralité lui eût plu, elle se préparoit à une généreuse reconnoissance. Elle m’obligea de mettre la robe de chambre que j’avois fait porter chez elle, & voulut que je me misse à mon aise, étant dans le pays de la liberté. Elle s’étoit coëffée de nuit, & sa garniture de dentelles, en pressant un peu ses joues, faisoit un office qui lui donnoit de belles couleurs. Un mouchoir politique couvroit sa gorge; mais il étoit placé d’un air qui demandoit qu’on ne le laissât pas à sa place. Elle n’avoit qu’un corset de taffetas blanc & un jupon de même étoffe & de pareille couleur: sa robe, aussi de taffetas bleu, flottoit au souffle des zéphirs.

Le souper n’étoit pas encore prêt. Nous entrâmes dans sa chambre. Les rideaux du lit étoient fermés, & les bougies placées sur la toilette, de sorte que la lumiere ne réfléchissoit pas sur toute la chambre. Nous passâmes vers le côté obscur. Je me jettai sur un fauteuil, & la tenant entre mes bras, je lui tenois les discours les plus tendres. Elle y répondoit par de petits baisers & par des caresses délicates: ainsi peint-on les colombes de Vénus. Tu veux donc, dit-elle après quelques instants de recueillement, que je te donne du plaisir? Petit libertin! N’allez pas faire venir mademoiselle de Noirville, lui repliquai-je. Non, non, ajouta-t-elle, ce n’est plus le tems: j’ai eu mes raisons pour le faire; d’autres circonstances exigent d’autres soins. En discourant ainsi, & badinant toujours, nous gagnâmes le lit: je l’y poussai délicatement, en la serrant entre mes bras. Approchez ces deux chaises, dit-elle, puisque vous le voulez absolument. J’obéis. Elle mit ses deux jambes dessus, l’une d’un côté, l’autre de l’autre, & sans sortir de la modestie, sinon par la situation, elle m’agaça par mille figures.

Mes mains ardentes écartoient déjà le voile qui... Tout doucement, beau Conseiller, dit-elle! donnez-moi ces mains-là, je les placerai moi-même. Elle les mit sur deux pommes d’albâtre, avec défense d’en sortir sans permission. Elle voulut bien elle-même arranger le bouquet que je destinois pour son sein. Elle m’encouragea alors avec un signal dont vous vous doutez: je croyois qu’elle agissoit de bonne foi. En conséquence je me donnois une peine très-sincere pour parvenir à mes fins; elle faisoit semblant de m’aider: la simplicité étoit chez moi, & la malice dans toute sa conduite.

Fatigué, je la nommois cruelle, barbare. Nouveau Tantale, le fruit & l’onde fuyoient à mon approche.

Cruelle, barbare, reprenoit-elle! vous serez puni tout à l’heure. Alors elle se saisit du bouquet que je lui destinois; puisque l’on m’insulte, continuoit-elle, en prison tout à l’heure. Effectivement elle l’y conduisit: mais je ne sais si ce fut de chagrin, ou par quelqu’autre motif, le prisonnier à peine entré, se mit à pleurer entre les deux guichets.

Nous entendîmes qu’on avoit servi, & nous nous transportâmes, sans dire mot, où la volupté nous attendoit avec ses apprêts. Notre conversation fut assez vague & sage. Quand, dans un tête-à-tête, deux personnes comme nous s’entretiennent de choses indifférentes, c’est une preuve qu’il s’en est passé qui ne l’étoient pas.

Le souper fini, je ne jugeai pas à propos de m’en retourner, & sans me soucier de mon équipage qui m’attendoit, ni de mon pere, ni de personne, je demandai à Rozette une retraite pour cette nuit: elle me l’accorda en me faisant jurer que je serois sage. Ne savoit-elle pas bien qu’un jeune homme ne peut contracter vis-à-vis d’une jolie femme avec qui il doit passer la nuit?

Cependant Rozette étoit devenue extrêmement gaie, & faisoit mille folies dans la chambre. Tantôt elle montoit sur la commode, & vouloit que je la portasse sur mes épaules; tantôt elle sautoit d’une chaise à l’autre & contrefaisoit les tours des danseurs de corde. Tantôt, levant son jupon jusqu’aux genoux, elle passoit un entrechat & me prioit d’examiner sa jambe, qui effectivement est faite à ravir. Elle découvroit de loin sa gorge, puis la recouvroit, & faisant l’éloge de ce qui étoit caché, elle me promettoit que je n’en profiterois jamais. Puis, elle prenoit son chat, & lui tenoit les discours les plus plaisans & les plus singuliers. Elle alloit ensuite chercher des liqueurs, m’en présentoit, en buvoit, n’en buvoit pas, me prenoit entre ses bras comme un enfant, & me couvroit de caresses. En un mot, elle fit mille folies que les graces ne désavoueroient point. Le lit se trouva préparé & nous invita à prendre du repos. La lumiere retirée, les rideaux fermés, croyez-vous, cher Marquis, que je me sois abandonné au sommeil? Pétrone fait la description d’une nuit qu’il passa délicieusement; celle-ci est fort au-dessus: quand ce ne seroit que parce qu’un honnête homme n’ose pas se vanter de l’une, & qu’il faut être bien homme pour avoir goûté autant de plaisir que j’en ai eu pendant l’autre. Tout ce que l’art peut inventer fut mis en usage: nous avions la nature à nos ordres. Le moindre obstacle eût nui à nos empressemens, on écarta tout: nous donnâmes l’exclusion à une feuille de rose.

Nous entrâmes en conversation. Rozette, malgré ses promesses, n’essayoit-elle pas encore d’éluder mes entreprises? J’allois uniment à mon but, & elle vouloit m’y conduire par des détours.

Hors d’elle-même, comme je m’en appercevois bien, elle n’en perdoit cependant pas la tête; & après avoir épuisé six fois mon ardeur, elle n’en avoit éprouvé superficiellement que l’elixir. Sans avoir joui précisément, j’avois eu le plaisir de la possession. Je ne pouvois me glorifier d’avoir obtenu ce que je désirois; je ne pouvois être fâché de ne l’avoir pas obtenu: l’art de Rozette m’avoit fait illusion; c’est une vraie magicienne en amour.