Le jour arriva, & Morphée me procura du repos. A mon réveil je trouvai la table couverte; je dînai de grand apétit. Les fatigues de la nuit m’avoient épuisé. Souvent on est plus incommodé d’une promenade que d’un long voyage.

L’après-dînée se passa encore en badineries. Les amans ne s’ennuient jamais: le tems fuit, & leurs plaisirs renaissent.

Cependant on étoit fort inquiet chez mon pere. Une affaire arrivée à un jeune homme de famille dans une maison de jeu faisoit appréhender quelque chose de semblable à mon égard. Mon absence étoit d’autant plus singuliere que je n’avois encore donné aucune occasion au reproche que l’on pouvoit ici me faire. Un pere tendre craint tout pour un fils dont il n’a jamais reçu aucune occasion de craindre. Un ami, nouvelliste de profession, & qui racontoit ordinairement toutes les anecdotes de Paris, fut chargé de s’informer si on n’avoit pas entendu parler de moi. Il s’acquitta de la commission. On lui dit dans le Café pardevant lequel j’avois passé que dans le numéro 71, qui couroit à toute bride, on avoit apperçu un jeune homme, & qu’au train dont il alloit il y avoit quelque partie fine au bout de la course. Quoiqu’on ne pût faire le portrait de celui qui étoit dans le Fiacre, cet ami soupçonnant à tout hazard que c’étoit moi, le rapporta à mon pere, qui en fut persuadé.

Sans perdre de tems, mon pere & son ami montent en carrosse, vont de place en place demander le numéro 71, & ne le rencontrerent nulle part: il étoit allé à Saint Cloud, d’où il ne devoit revenir que le soir. Un embarras ne va jamais sans un autre, & les inconvéniens font une chaîne. La ressource de mon pere fut d’attendre que le Fiacre fût de retour à son logis: on le lui avoit enseigné au bureau.

Lafleur, dès le matin, avoit été chargé de me déterrer: il se doutoit du lieu de ma retraite, & s’en inquiétoit peu, sachant que j’étois chez quelque amie. Il avoit reçu un louis pour les frais de la recherche, il l’employa à se divertir, au lieu de venir me donner avis de ce qui se passoit, & d’épargner par-là à mon pere & à moi la douleur de ce qui arriva par la suite. Cependant il vint chez Rozette: sa suivante lui avoit plu. Je lui demandai comment il avoit appris où j’étois, & pourquoi il venoit; si mon pere n’avoit point d’inquiétude de mon absence. Il répondit à tout très-juste, m’assura qu’il avoit fait mes affaires au mieux, qu’il avoit dit que j’étois rentré à quatre heures, & que sur les dix heures du matin madame la Comtesse de Mornac m’avoit envoyé prier de passer à sa toilette, & que probablement, à ce que le Valet de chambre lui avoit dit, j’y passerois la journée & serois d’un grand souper à Auteuil: que mon pere avoit dîné chez le Premier Président, & qu’il devoit y assister à un conseil pour une affaire survenue de la part de la Cour. Je fus content de ce qu’il me disoit; je le regardai comme un domestique impayable: il reçut un louis pour ses soins, & ordre de m’attendre à cinq heures du matin à la porte du jardin, où je lui promis de me trouver. Le scélérat me remercia, me donna même quelques avis, & fut dans le moment trouver mon pere. Ce qui est véritable, c’est que Lafleur ne m’avoit pas dit un mot de vrai; que mon pere avoit été dans une impatience cruelle, & qu’il me cherchoit comme vous avez vu.

J’ai trouvé un grand nombre de domestiques coquins, méchants, ornés de toutes les qualités de leur état; mais je ne croyois pas que quelqu’un fût ainsi méchant sans intrigue ni profit. Il étoit Bas-Normand, & je ne suis point surpris de sa conduite. Arrivé chez mon pere, il lui dit qu’il ne savoit pas précisément le lieu de ma retraite, mais qu’on l’avoit assuré que j’étois avec une fille nommée Rozette, dont j’étois passionné, & qui me ruinoit; que je devois l’enlever, pour l’épouser en pays étranger. Pour confirmer son avis il montra le signalement de Rozette & le remit à mon pere. Mon pere se transporta aussi-tôt chez monsieur le Lieutenant de Police, à qui il fit part de ce qu’il venoit d’apprendre. Il s’emporta contre moi, & lui demanda un ordre pour me faire arrêter par-tout où je serois, ainsi que la fille qui me dérangeoit. Ce pere, qui m’aime tant, hors de lui-même alors, ne respiroit que punition & vengeance.

Son ardeur surprit le Magistrat; il avoit peine à concevoir qu’un homme d’un âge mûr, & grave par caractere, se laissât ainsi emporter. Il lui représenta que cette affaire feroit de l’éclat, & que cet éclat étoit le plus grand mal. Qu’il s’agissoit de taire cette aventure, qui, peut-être, peu considérable dans le fond, seroit tournée autrement par la calomnie. Enfin qu’il étoit d’avis qu’on fît ce qui étoit nécessaire pour me retrouver, & que l’on aviseroit aux moyens d’empêcher que la Demoiselle en question ne me vît plus par la suite. Cet avis étoit très-sensé: le Magistrat qui le donnoit est très-éclairé; il ne s’occupe que de son devoir & à rendre service à ses concitoyens, dont il est un des meilleurs.

Mon pere ne profita point de ses remarques. M. le Lieutenant de Police lui accorda ce qu’il demandoit, c’est-à-dire un ordre pour faire arrêter Rozette, & main-forte, en cas de résistance de ma part: un Exempt l’accompagna & monta en carrosse avec lui. Mon pere eut bien lieu de se repentir de sa démarche; un homme sage ne peut pas répondre qu’il ne perdra jamais la tête.

Minuit étoit sonné que le Fiacre n’étoit point de retour. Jugez de l’embarras dans lequel se trouvoit mon pere. Cependant mon domestique, sans que j’en fusse informé, vint trouver la femme de chambre de Rozette, & lui tint compagnie durant la nuit: le coquin ne prenoit-il pas bien son tems?

Avant le souper Rozette étoit devenue un peu triste; sans en pouvoir rendre raison, elle sentoit des sujets de chagrin. On a dans son cœur un pressentiment de son infortune. Je ne suis point superstitieux, cependant je crois qu’il y a quelque chose autour de nous qui nous avertit de l’avenir. Ceux qui ont les yeux perçants ne découvrent-ils pas le nuage qui précede le tonnerre? Je fis mon possible pour distraire Rozette, & j’y réussis. Insensiblement ses yeux se ranimerent, la joie rentra dans son imagination, & le plaisir dans son cœur. Nous préludâmes par ces amusemens folâtres qui n’effleurent que la superficie de la volupté, qui vous font sentir mille mouvemens délicieux, & qui à chacun d’eux vous avertissent que ce n’est pas là le lieu de se fixer. Ce monde n’est qu’un pélerinage, il faut faire durer ses provisions jusqu’au bout de la carriere.