Nous nous étions donné parole de nous conserver pour la nuit; mais sans y penser nous empruntâmes sur l’avenir. Ce fut alors qu’elle ne me refusa rien. Elle me conduisit de plaisirs en plaisirs, & sema de fleurs les avenues du palais, où, pour cette fois, je fus reçu avec tous les honneurs.
Ah! cher Marquis, dans quel abyme de volupté mon ame ne fut-elle pas plongée! Je ne sentois rien pour trop sentir; je mourois, je renaissois pour mourir encore; & Rozette, pleine de tendresse, aprochoit sa belle bouche pour recueillir mes derniers soupirs. Plus j’avois attendu, plus je goûtois la récompense de mon attente. L’Amour s’applaudissoit de notre union & se faisoit honneur de ce qu’alors nous n’avions qu’une ame.
Le repas que nous prîmes remit un peu les forces que nous avions perdues. Nous nous ménageâmes sur le vin de Champagne; & pour ne rien dérober à la sensualité, nous y suppléâmes par de petits verres de liqueur propres à raffermir contre la tension du repos.
Nous passâmes quelque-tems à la fenêtre, & nous y restâmes dans des attitudes de préparation à une nuit amusante.
Rozette feignant un désir ou un besoin de sommeil, s’approcha de la toilette, & de-là se retira dans son alcove. Victime de l’Amour, elle étoit ornée de bandelettes, & avoit eu soin de se purifier dans une onde parfumée.
Sur un autel simple par sa construction, & fait de bois de myrte, s’élevoient plusieurs larges coussins de soie & de coton: un voile de fin lin en couvroit la superficie, & un tapis de taffetas couleur de rose, piqué en lacs d’amour, & roulé sur une des extrêmités, attendoit qu’on voulût l’employer à couvrir quelque cérémonie. Une bougie à la main, je m’approchai de ce lieu respectable. Rozette elle-même s’étoit placée sur l’autel; ses mains étoient jointes sur sa tête, mais sans la presser; ses yeux fermés, sa bouche un peu ouverte comme pour demander quelqu’offrande. Une rougeur naturelle & fraîche couvroit ses joues: le zéphir avoit caressé tout son extérieur; une mousseline transparente couvroit la moitié de sa gorge, & l’autre moitié se montroit en négligé aux regards. D’un côté l’examen étoit permis, & de l’autre, sous l’air d’être défendu, il devenoit plus piquant. Ses bras paroissoient avec tout leur embonpoint & leur blancheur. Ses jambes croisées déroboient ce que j’aurois voulu envisager, mais fournissoient à l’imagination une belle prairie à s’égarer. Rozette dormoit en disposition de se réveiller aisément, & en position voluptueuse & de voluptueuse. Je m’arrêtai à contempler mon bonheur. Je m’avançai avec une tendresse respectueuse, & gardant un silence sacré, je posai mon offrande sur l’autel. Dieux! que la victime donnoit de courage au Sacrificateur.
Le Fiacre au numéro 71 étoit enfin arrivé. On ne lui donna pas le tems de conduire ses chevaux à l’écurie; on le saisit, on le met dans une chambre, on l’interroge, on lui fait questions sur questions. Il ne répondit rien, parce qu’il étoit effrayé; & que, comme il se trouvoit dans l’exercice actuel de sa profession, il étoit raisonnablement ivre. Mon pere fit venir du café, lui en fit prendre plusieurs tasses, & enfin il tira de lui que la veille il avoit mené un monsieur habillé de noir au fauxbourg S. Germain. Mon pere le fit monter dans son carrosse, avec l’Exempt & le Commissaire du quartier, & ordonna à une compagnie de Guet à cheval de les suivre. Les ordres du Magistrat de Police étoient qu’on obéît ponctuellement à mon pere; d’ailleurs la place de Président qu’il tient lui donnoit une certaine autorité. La compagnie arrive près de l’Académie de M. de Vandeuil[K], où le Fiacre avoit indiqué: mais il ne put jamais reconnoître la maison: après avoir cherché & examiné, il se fit conduire vers les Petites-Maisons; mais il ne fut pas plus heureux: ce ne fut qu’après bien des courses pareilles qu’il avoua qu’il ne se souvenoit plus de la rue; que cependant il en avoit quelque idée & que ce pouvoit bien être près de la Comédie. Il fallut bien y aller, & les plaintes & les mauvaises humeurs n’abrégerent point la route. Il reconnut la porte, c’étoit celle d’un Café connu par le nombre infini des inutiles de Paris qui s’y rencontrent. On frappe, refrappe; enfin descend un laquais qui, en se frottant les yeux, demande ce qu’on lui veut. On lui répond que de la part du Roi il faut qu’il dise où est monsieur Thémidore: il jure ses grands Dieux que jamais personne de ce nom n’est entré chez son maître. On monte, on fait la visite par toute la maison, & l’alarme couroit d’étage en étage. Point de Thémidore. Le Commissaire ayant apperçu près du grenier une petite porte basse & une lumiere qui passoit au travers des planches mal jointes, y frappa rudement & l’enfonça presque: vint à lui un grand fantôme pâle & sec, en habit de nuit, avec un bonnet affreux sur sa tête & une petite lampe à sa main. On entre, on visite, on ne trouve que quelques cahiers de musique, une épée sans garde, quelques nouvelles à la main, & la vie de monsieur de Turenne. L’habitant de cet antre aërien fut fort effrayé, & excita la commisération. Mon pere lui donna deux écus de six livres, en lui disant adieu, & lui demandant excuse de son importunité: c’est la premiere fois qu’une visite de gens de robe ait apporté de l’argent dans un logis. Le Commissaire, dont j’ai apris tout ceci, & le reste de l’aventure jusqu’à ma découverte, m’a assuré cette nuit-là avoir été témoin de visions qui n’étoient pas fantastiques, & dont on dresseroit de plaisans procès-verbaux à Cythere.
Enfin on trouva ce jeune homme, qui la surveille étoit vêtu de noir. C’étoit un Poëte[L], qui ce jour-là avoit été en cérémonie présenter à un Sous-Fermier une Épître en vers libres sur la mort de son singe, & qui tremble encore d’avoir vu sur son Parnasse des gens dont la profession est de faire la guerre aux Muses. Mon pere se fâcha sérieusement contre le Fiacre, lui soutint qu’il s’entendoit avec moi. L’autre juroit qu’il étoit innocent. Après bien des interrogations, le cocher leur dit à tous qu’il étoit bien conducteur du carrosse au numéro 71, mais que c’étoit pour la premiere fois qu’il en étoit chargé; que l’on s’étoit mal expliqué avec lui; qu’il connoissoit celui qui avoit mené le numéro 71 depuis six mois, mais qu’il demeuroit à la Villette & étoit malade des coups que lui avoit donné un Officier, qui eût mieux fait de les aller porter aux Pandours de la Reine d’Hongrie.
Il enseigna très-juste la demeure de son camarade, & on fut obligé de l’aller trouver. En vérité, ne se donnoit-on pas bien de la peine pour troubler un galant homme dans son bonheur? Le cocher du numéro 71 fut enfin découvert. On monte chez lui: il étoit assez mal. Plus d’une contusion à la tête & par tout le corps lui faisoient jetter des cris peu soulageans pour lui, & très-désagréables à la compagnie.
Cependant il répondit bien, & trop bien, à ce qu’on lui demandoit. Il avoit de bonnes raisons pour se souvenir de moi; il fit mon portrait d’après nature, sans oublier les deux soufflets dont j’avois apostrophé son insolence. Il indiqua le quartier de l’Estrapade & une maison blanche, dans une grande porte jaune. Nouvelle course. On arrive au lieu indiqué. Il n’y avoit personne dans les rues. Le Commissaire s’adresse à un Garde Française qui étoit en sentinelle, & lui demande s’il ne connoît point mademoiselle Rozette; le drôle étoit un résolu, qui, moitié en riant, moitié en goguenardant, en exigea le portrait: on le lui fit. Elle est vraiment très-jolie, dit-il; mais je vois bien que vous en voulez à ses charmes: votre serviteur, Messieurs. Je ne connois ni Roze ni Rozette. Ces Messieurs ont à juste titre la réputation d’être les protecteurs du sexe d’un certain genre, & s’intéressent fort à son honneur, s’ils ne contribuent pas à sa réputation.