Déjà nous étions sur l’escalier, lorsqu’un Archer s’avisa de regarder dans le lit de la femme de chambre. Il y découvrit une figure humaine qui s’enfonçoit dans la ruelle & se couvroit avec les draps. On tire la couverture & on force le quidan à se montrer: il le fit. On lui demande son nom, sa qualité, qui il est. Nous rentrons. Quelle fut notre surprise lorsque nous reconnûmes le coquin de Lafleur. J’oubliai à sa vue tous mes chagrins, & j’allois le tuer dans ma fureur, si on ne m’eût arrêté le bras. Je racontai sincérement que c’étoit lui qui étoit cause de mon malheur; il fut saisi, lié, garotté, traîné en prison, de-là au château de Bicêtre, où il expiera amplement ses perfidies.

Rozette fut conduite à Sainte Pélagie, par l’Exempt & le Guet, qui eurent lieu d’être satisfaits de la générosité de mon pere. Le Commissaire monta avec nous dans le carrosse. On le remit chez lui.

Arrivé à la maison, je passai au travers de tous les domestiques, qui étoient inquiets de moi, & se réjouirent en me voyant. Il n’y en a pas un qui ne me soit attaché: mon principe fut toujours de traiter avec humanité des gens au-dessus desquels nous ne nous trouvons que par hazard. Accablé de chagrin & de lassitude je me retirai dans ma chambre, & m’étant jetté sur mon lit, je m’endormis dans les bras de l’inquiétude. Je ne rêvai que de Rozette. Une maîtresse heureuse enflamme, enchante un amant: une maîtresse infortunée lui devient plus chere & plus adorable. Vous saurez, cher Marquis, dans la seconde partie de ces Mémoires, ce qui arriva à Rozette: sa situation fut extrêmement dure; la description en a coûté des soupirs à mon cœur lorsqu’elle me l’a faite.

Après avoir sommeillé, ou plutôt après avoir été assoupi assez long-tems, je sortis de cet état, & songeai aux moyens de délivrer ma chere amie.

Deux heures étoient sonnées & le dîner servi: on vint m’en avertir; comme je tardois, l’ami nouvelliste monta à ma chambre, & après un compliment assez fade sur mon retour, il m’apprit avec une joie orgueilleuse qu’il avoit été le principal instrument de ma découverte. Apparemment qu’il ignoroit tout le chagrin que j’avois alors: mais il y a des gens qui ne peuvent pas s’empêcher de discourir; qui aiment mieux dire des riens que de ne rien dire, & qui parlent à tout hazard. Ils disent tout ce qu’ils pensent, & ne pensent jamais à ce qu’ils disent. Je le regardai avec des yeux de mépris. Il voulut m’engager à descendre; mais il le faisoit si pesamment & si mal, que m’ayant échauffé l’imagination, peu s’en fallut que je n’en vinsse à des extrêmités avec sa chevalerie. Il se retira promptement, & fit bien. Le sort me ménageoit une occasion de vengeance qui me devoit être plus douce & qui lui auroit été plus sensible, s’il en eût été informé. Ce Chevalier se nomme d’Orville: il est du pays du Maine, Gentilhomme d’une ancienne race. Il a servi long-tems, s’est retiré avec les honneurs militaires, & jouit d’un bien considérable. C’est un de ces honorables parasites, qui sont toujours bien hors de chez eux. Son métier est de débiter des nouvelles & de les dire autant de fois que vous le voulez. C’est une montre à répétition qui sonne aussi souvent que vous la poussez avec le pouce. Il n’a pas l’esprit de faire du bien, ni de malice pour faire du mal; c’est le Manceau le moins Manceau qui fut jamais. Il est marié depuis plusieurs années, & est un peu jaloux; personne ne connoît sa femme, parce qu’il ne l’a jamais présentée en compagnie, & qu’aucun de ses amis ne sait où il loge: son adresse est au Palais-Royal, sous l’arbre de Cracovie, ou sur le banc de Mantoue.

On m’avertit plusieurs fois de la part de mon pere de venir dîner, mais en vain; je fis toujours la sourde oreille sans l’avoir. On me servit dans ma chambre. Quoique triste, je pris quelque nourriture. Le besoin a une voix qui se fait puissamment entendre, & qui est aisément écoutée.

Cependant j’avois écrit une grande lettre à Rozette, dans laquelle je lui marquois en termes passionnés mon amour, & le désespoir où m’avoit plongé son infortune. Je l’encourageois à avoir bonne espérance, & l’assurois que je ne négligerois rien pour la tirer de l’injuste captivité où elle étoit cruellement retenue. Je finissois en la conjurant de m’aimer toujours, de ne point m’imputer ses chagrins, & la priant de recevoir dix louis que je lui envoyois pour subvenir à ses nécessités. Cette lettre étoit simple, mais touchante; on a le cœur tendre dans la douleur, & je me souviens que l’amour me dictoit des expressions qu’il n’eût pas désavouées lui-même.

La lettre étoit sur mon secrétaire; je ne découvrois aucun moyen pour la faire tenir à sa destination. Je n’osois me confier à personne depuis la perfidie de Lafleur. D’ailleurs, dans ces premiers momens, la moindre démarche est suspecte, & presque toujours hazardée. Je résolus de faire avertir le Président: il est, comme vous savez, cher Marquis, homme de plaisir; mais de bon conseil; capable de vous mettre dans des affaires galantes, mais en état de vous tirer des plus embarrassantes. Je lui écrivis de venir me trouver pour une affaire d’importance. Je chargeai un des cochers de la maison de ce message, dont il fut content & moi aussi.

M. le Président n’étoit point chez lui. Laverdure, son laquais affidé, instruit que la lettre venoit de ma part, soupçonna quelque chose, & en garçon intelligent il se transporta chez moi. Je fus ravi de son arrivée. Voilà de ces domestiques sans prix; heureux qui en rencontre de semblables! Je ne lui cachai rien, il apprit en un moment toute mon aventure; & sans faire le moraliste, il me plaignit, me blâma, & fit briller quelque espérance à mes yeux. Je lui parlai de la lettre que j’écrivois à Rozette, & lui avouai l’embarras où j’étois de la lui faire tenir. D’abord il n’y trouvoit aucune difficulté, croyant qu’elle étoit renfermée dans l’endroit où l’on met d’ordinaire les Pénitentes de ce genre, qui ne sont jamais repentantes. Mais lorsque je lui eus assuré que Rozette étoit à Sainte Pélagie, il fut déconcerté. Son découragement m’alarma; je demeurai dans cette situation accablante, où l’on ne fait que sentir stupidement son malheur. Laverdure fit plusieurs tours dans la chambre, & après une méditation profonde, il me dit qu’il tenteroit, qu’il ne garantissoit rien; mais qu’avant huit heures du soir il me rendroit une réponse très-positive. Je fus transporté d’alégresse. Je voulus lui remettre les dix louis qui étoient les seuls qui me restassent; mais il prit simplement la lettre, en me disant que l’argent m’étoit nécessaire, que je gardasse celui-là, qu’il avanceroit la somme. Il se contenta de recevoir quatre pistoles pour les frais de sa commission. Il partit: je demeurai entre la crainte & l’espérance.

N’êtes-vous pas étonné, cher Marquis, de mon attachement pour une maîtresse de quelques jours? Je l’aimois, je l’aime encore, & l’amour est extrême en tout. Quand elle m’eût été moins chere, ma vanité se seroit roidie contre ceux qui vouloient me l’enlever. N’étoit-ce pas un devoir de ma part de ne pas abandonner une fille, libertine à la vérité, mais charmante, & qui n’étoit dans la tristesse que pour s’être tournée sur tous les sens pour me procurer du plaisir?