Le bruit de mon aventure s’étoit répandu: elle servoit de conversation aux convives qui se trouverent ce jour-là chez mon pere. Chacun en dit son mot. Quelques douairieres ne m’épargnerent pas, surtout une certaine dame d’Origny, à qui j’avois autrefois conté mes raisons, & qui par scrupule avoit refusé de m’entendre. Les femmes sont plaisantes: elles sont choquées de ce que l’on obtient d’une autre femme ce qu’on leur a demandé à elle-mêmes, & qu’elles ont toujours refusé. Je me vengeai de tout par la suite, & d’une façon très-plaisante, comme vous verrez. Au sortir de table quelques amis vinrent me visiter; visites qui ne se font jamais que par curiosité, ou par méchanceté: on veut savoir l’histoire d’un homme, de sa bouche, ou bien jouir du spectacle de sa misere. Aussi je reçus assez impoliment tous les complimens. Mon pere étant aussi venu avec les autres, sortit fort à propos dans le tems que ma fureur contre lui alloit m’emporter au-delà des bornes du respect.

On me laissa seul. Dans le transport où j’étois je résolus de faire quelque coup d’éclat qui désespérât mon pere. Je ne m’embarrassois pas de mon honneur, si je pouvois lui faire de la peine. J’étois outré de ce que je n’avois pas le cœur méchant. Le sort m’offrit ce que je désirois, me sauva du hazard d’un coup d’éclat, & fut cause que j’eus un plaisir d’autant plus singulier, qu’il se trouva rempli à titre de vengeance. Voici le fait, cher Marquis, je serai plus long à le raconter que je n’ai été à l’expédier. C’est un in-promptu de cabinet.

Depuis quelque-tems j’étois à ma fenêtre, lorsque je vis un Fiacre s’arrêter à notre porte. Pour le coup, Marquis, celui-ci ne me porta pas malheur; au contraire, il m’apportoit une bonne fortune. Depuis que le numéro 71 a été cause de ma disgrace je n’apperçois point de semblable voiture sans en examiner la lettre & le numéro. Aussi me souviens-je de la marque de celui-ci à merveille. Il étoit au numéro 1er & à la lettre B. Si j’eusse pensé à examiner cette espece d’emblême j’aurois trouvé qu’elle me pronostiquoit mon aventure. La connoissance des Fiacres seroit une chose qui devroit être éclaircie par l’Académie des Sciences, & un bon traité sur cette matiere seroit aussi utile que celui qu’a fait Mathieu Lansberg sur celle des tems. La matiere au moins est aussi sujette à conjectures.

Le laquais qui étoit derriere le carrosse, après s’être informé au Suisse si mon pere y étoit, avoit donné le bras à une Dame vêtue de noir. A cet habillement je devinai sans peine que c’étoit une solliciteuse. La curiosité me prit de savoir qui elle étoit, ce qu’elle demandoit, & sur-tout si elle étoit jolie. Mon chagrin n’avoit pas entiérement fermé mon cœur à l’amour du plaisir. On l’avoit conduite dans la salle de compagnie, sur l’air de distinction qu’elle avoit. Là elle attendoit l’audience de mon pere. Je descendis par un escalier dérobé, en robe de taffetas, en bonnet de nuit & en pantoufles, & m’étant introduit doucement dans le cabinet qui a vue sur la salle, je considérai au travers de la porte vitrée les agrémens de la solliciteuse: elle en avoit. C’étoit une femme de 26 à 28 ans, ni grande ni petite, des yeux assez éveillés, de belles dents, un teint un peu brun, une gorge passable, un ensemble de physionomie capable d’animer. Sa jambe dans sa façon n’étoit pas indifférente: elle étoit dans le sopha étendue négligemment, & dans ces attitudes que l’on croit indifférentes, qui le sont rarement, & qui n’ont pas été inventées par la modestie. Elle se considéroit dans les glaces, & répétoit devant elles les graces avec lesquelles elle devoit se présenter devant mon pere.

Toute femme aime à plaire; mais toutes ne sont pas coquettes: celle-ci l’étoit. Jeune femme d’un vieil Officier, suivie de près: que de titres pour l’être! Une coquette cherche à charmer les autres: qui aime à charmer, n’est pas loin de se laisser surprendre; & essayez de vous rendre maître d’une telle Nymphe, brusquez l’affaire, je vous réponds de la victoire. Tout cela se suit. Logique de galanterie, direz-vous! Je la soutiens meilleure que celle de Nicole & de Crouzas.

Rien n’excite plus les passions que la vue d’une personne qui, ne se croyant pas examinée, fait devant un miroir l’exercice de la coquetterie. Mon tempérament est impétueux, son feu se trouva encore animé par le désir que j’avois de faire un coup d’éclat. Je fermai les yeux & me livrai à tout événement. Je sortis brusquement du cabinet; feignant d’être surpris de rencontrer quelqu’un, je demandai excuse à la Dame de ce que je paroissois ainsi en déshabillé devant elle. Elle me répondit poliment. Je m’informai qui elle étoit & pourquoi elle venoit: elle m’apprit qu’elle ne sollicitoit point pour elle, & que quoique née à Caen en France, elle n’avoit jamais eu de procès; mais qu’elle venoit pour une de ses sœurs, actuellement fort mal, dont la cause devoit être portée dans quelques jours à l’audience. Elle ajouta qu’elle n’avoit pas l’honneur d’être connue de moi; mais que son époux étoit tous les jours à la maison, & qu’il se nommoit le Chevalier d’Orville. Je la regardai fixement. Comment, Madame, repris-je, cet homme est votre époux? C’est mon ennemi mortel, il m’a joué un tour sanglant; sans doute que vous en étiez complice: puisque j’en trouve le moment, il faut que je me venge. Aussi-tôt je la saisis entre mes bras, je la serre, je la pousse sur le canapé. Elle veut crier. Criez, criez, lui dis-je... Oui, Madame, le plus haut que vous pourrez: faites éclat, c’est ce que je veux. Je lui mis le poignard dans le sein: elle perdit connoissance. Sans songer aux fenêtres & aux portes ouvertes, sans me soucier du bruit que faisoit le froissement de nos robes de taffetas, je combattis, j’attaquai, je triomphai. Je ne sais si, pour être plutôt libre, madame d’Orville n’aida pas à la victoire. Je me vengeois de son époux; peut-être vouloit elle aussi s’en venger: quelle est la femme qui n’ait pas sujet de mécontentement dans son ménage!

Semblable à un Pandour, j’arrive, j’attaque, je pille, je tire mon coup de pistolet, & je suis déjà décampé. En une minute tout fut expédié, & j’étois déjà à ma chambre que la solliciteuse n’avoit pas eu le tems de remarquer si j’étois encore auprès d’elle.

Personne ne survint, & madame d’Orville eut tout le tems de se remettre à sa toilette. De plus d’une heure mon pere ne sortit de son cabinet. Arrivé dans mon appartement, je me mis à rire comme un fou, & passai près d’une demi-heure à en méditer les circonstances. Je sais actuellement que penser de cette étourderie.

Mon pere arriva enfin. Il étoit depuis long-tems en conférence avec un Ecclésiastique nommé monsieur le Doux, son Confesseur ordinaire & mon Directeur honoraire. Il tire beaucoup d’argent de mon pere pour les pauvres, entre lesquels je crois qu’il se met au premier rang, & pour plus d’une part. Ce consolateur monta chez moi, & vint me débiter bénignement une morale assurément très-épurée.

Madame d’Orville se présenta devant mon pere, qui attribua un reste de trouble qui étoit dans ses yeux à la modestie d’une Dame, qui rougit nécessairement de demander quelque grace à un homme. Toute autre que madame d’Orville eût été aussi embarrassée; car jamais chûte n’a été plus précipitamment amenée. Si les Dames saisissoient ainsi le moment à propos, elles ne courroient pas risque de leur honneur. Ce qui les perd, est-ce ce qu’elles accordent? Non; c’est le tems qu’elles perdent à le faire attendre.