L’épouse du Chevalier exposa à mon pere le sujet de sa visite. Après une audience assez longue, il se trouva que mon pere n’étoit point Juge dans ce procès; mais qu’il étoit pendant à une des Enquêtes, dont j’ai l’honneur d’être membre, & que c’étoit moi que l’on devoit solliciter.
Mon pere me fit appeller. Je ne voulus pas descendre; ce ne fut qu’après un ordre précis que j’obéis. Je refusois d’autant plus, qu’on me disoit que c’étoit pour une Dame qui avoit un grand procès. Je crus d’abord que, hors d’elle-même, madame d’Orville avoit découvert à mon pere mon imprudence: mon feu étoit tombé & l’esprit de vengeance s’étoit un peu radouci. Où étoit donc alors, cher Marquis, la parfaite connoissance que j’ai du sexe? Une femme se vante-t-elle jamais de pareille aventure? Elle s’en aplaudit intérieurement; elle sait bien qu’on n’est malhonnête homme qu’avec une jolie personne; & elle ne peut vouloir du mal à qui lui a donné du plaisir. Dans le vrai, ne doit-on pas savoir gré à quelqu’un qui vous délivre du cérémonial? Lucrece se tua, mais après coup; & peut-être de désespoir de ce qu’elle craignoit ne pouvoir plus recommencer.
Je parus. Je saluai madame d’Orville avec respect, comme si je ne l’eusse pas connue, cognoveram. Elle ne se démonta point, & m’expliqua son affaire assez intelligiblement. Mon pere sortit. Madame d’Orville entra en fureur contre moi; elle se servit des termes les plus forts & les plus énergiques pour me reprocher ma hardiesse: elle pleura même. Façons, cher Marquis; je connoissois trop la marche du cœur du sexe pour être alarmé: une femme souvent n’est jamais plus près de sa chûte que lorsqu’elle fait plus d’efforts pour s’en défendre. Je lui laissai exhaler son courroux. Je pris la parole, & m’excusai sur ses charmes. Mon excuse posoit sur un bon fondement. Je lui promis un secret inviolable; & moi qui avois été regardé comme un tyran, je devins insensiblement un consolateur, dont on écoutoit tranquillement les avis. Quand on est sûr du secret on craint moins pour sa vertu. Je rétablis la paix dans l’ame de madame d’Orville; je la vis dans ses yeux: ce fut là où je fus convaincu qu’Annibal se seroit rendu maître de Rome s’il ne se fût pas amusé aux délices de Capoue. Elle se leva, je la reconduisis, & en sortant elle me serra la main d’une façon à me faire entendre qu’elle étoit moins fâchée, & qu’elle me pardonneroit mon audace, aux conditions que je ne serois pas assez imprudent pour m’exposer sur la bonne foi des fenêtres & des portes ouvertes. Je lui fis mille politesses & je l’assurai que je goûtois infiniment la bonté de sa cause.
Elle remonta en carrosse & moi dans mon appartement. J’y avois laissé monsieur le Doux. En mon absence il avoit fait la visite de ma bibliotheque; & en furetant il n’avoit pas oublié certains pots de confitures qui étoient sur une tablette écartée. Il m’en parla comme d’une chose indifférente à moi, qui étois un homme du monde, & qui seroit d’une grande utilité à un Directeur comme lui, qui assistoit un grand nombre de malades. Il n’eut point ce qu’il demandoit; car sur le chapitre des confitures & des douceurs j’ai l’ame la plus ecclésiastique qui fut jamais.
Il me gronda amicalement sur plusieurs livres, sur-tout à l’occasion des Romans. Je fis la controverse sur cet article: il ne brilla pas; il m’avoua que son fort n’étoit pas la dispute; qu’il étoit persuadé que les Romans étoient mauvais, mais qu’il n’en avoit jamais lu, & qu’ainsi il n’en pouvoit pas juger. Il me conseilla de brûler mes miniatures & mes estampes. Sur ce que je lui représentai que cet assemblage valoit plus de 200 louis, il me dit que la somme n’étoit pas assez considérable pour se damner pour elle. J’insistois sur la valeur des choses: hé bien, dit-il! vendez toutes ces infamies à quelques Conseillers Constitutionnaires; ces gens-là n’ont point d’ame à perdre. Je lui promis d’y penser, & le Janséniste me crut déjà dans la bonne voie.
De matiere en matiere nous parlâmes de mon aventure. Il n’est pas étonnant que le saint homme fût curieux. Je lui racontai tout, & l’intéressai si bien, que c’est lui qui a le plus contribué à la délivrance de Rozette, comme vous le verrez, & que c’est par son moyen que j’ai tout obtenu de mon pere.
N’ayez point mauvaise opinion de lui sur la conduite que vous lui remarquerez. M. le Doux n’est point un hypocrite; il est droit, bon Ecclésiastique, mais simple, aisé à tromper: il a toutes les minuties de son état, mais n’en a pas les intrigues secretes. S’il a fait quelque faute, j’en suis la cause. On n’est véritablement coupable que lorsqu’on l’est par le cœur.
Il étoit près de huit heures, M. le Doux étoit retourné chez lui, & m’avoit laissé le temps de revenir au sujet de mes inquiétudes. Je me promenois dans ma chambre à grands pas; je regardois par la fenêtre: Laverdure ne revenoit point. J’excusois son retardement sur la différence des horloges: j’étois dans une cruelle impatience. Entre subitement dans ma chambre une figure empaquetée dans une cape de camelot, qui, sans me parler, jette une lettre sur mon bureau, & se jette dans un canapé. Je lis l’adresse, je reconnus l’écriture de Rozette; sans différer je l’ouvre, je la dévore, & je suis enchanté. Je vais vous en donner une copie, après vous avoir mis au fait des moyens par lesquels elle étoit parvenue jusqu’à moi, comment s’y étoit pris mon commissionnaire, & quelle étoit la personne qui étoit entrée chez moi dans cet équipage. Cette intrigue est assez bien conduite, & Laverdure m’a avoué que c’étoit son chef-d’œuvre.
Fin de la premiere Partie.