M. DCC. LXXVI.
S E C O N D E P A R T I E.
AVERDURE lui-même avoit été le commissionnaire de Rozette. Embarrassé comment il pourroit s’introduire à Sainte Pélagie, il avoit imaginé de se travestir en femme. La nature avoit fait en sa faveur la moitié des frais de ce déguisement. Il est petit, maigre, sa voix est foible, sa taille menue; il a très-peu de barbe: passable en homme, il avoit en femme une physionomie très-singuliere. Sans doute il hazardoit beaucoup en cette rencontre; mais il y a des choses que l’on fait pour d’autres, auxquelles on ne penseroit peut-être pas pour soi-même. Dans les occasions critiques on a meilleure idée de la fortune de son ami que de la sienne propre. Je ne vous ferai pas, cher Marquis, la description de l’ajustement de Laverdure: pour se dédommager de la peine qu’il avoit eue à le disposer, il me contraignit d’en admirer successivement le comique assemblage. Quoique je ne fusse pas en position de rire, je ne pus m’empêcher de le trouver très-plaisamment imaginé. La capote dont il étoit couvert le masquoit au mieux: la pluie, qui dura pendant toute la journée, la lui avoit fait prendre. Le mauvais tems désespéra bien des personnes; mais je puis dire qu’il ne pouvoit y en avoir de plus beau & de plus favorable pour notre stratagême.
Laverdure se transporta d’abord au Couvent. Après quelques préambules avec une Touriere curieuse selon son état, & qu’il trompa suivant le sien, il fut admis au parloir de la Mere Supérieure. Les premiers complimens épuisés, il lui expliqua modestement le sujet de sa visite, & lui dit qu’il étoit la parente très-proche d’une jeune fille nommée Rozette, qui, par ordre du Roi & pour son bien, avoit été conduite dans la maison depuis le matin: qu’il venoit se réjouir de ce que la Providence l’avoit adressée dans un port de salut, où les bons exemples ne lui manqueroient pas, & pourroient la faire rentrer dans le chemin de la vertu, dont elle ne s’étoit que trop long-tems écartée. Qu’il étoit charmé que de bonnes ames l’eussent obligée à se repentir, & l’eussent fait enfermer: qu’il y avoit déjà plusieurs mois qu’il auroit fait cette action de charité si ses moyens lui en eussent permis l’exécution. Enfin Laverdure joua la parente si pathétiquement, que la Supérieure en fut attendrie. Il se mit à pleurer; le don des larmes est un don de Comédien, notre drôle l’est au parfait. Les larmes sont un mal qui se gagne; qu’une femme pleure, une autre pleurera, ainsi que toutes celles qui viendront, & cela à l’infini. La conversation se termina en disant à la Mere Prieure qu’il désiroit parler un moment à Rozette; que quoique ce fût une fille dérangée, il l’aimoit cependant encore assez pour ne pas entiérement desespérer, & qu’il venoit lui apporter quelque soulagement. Alors il tira de sa poche deux louis, & en remit un à la Dame, en la priant de le distribuer par parties à Rozette, à proportion qu’elle s’acquitteroit bien de son devoir, & qu’il auroit soin chaque mois de lui remettre pareille somme. Cette générosité eut son effet: la Supérieure admira le bon cœur de la prétendue parente, & lui en faisant un compliment assez poli, elle l’assura que dans peu Rozette se trouveroit à portée de profiter de ses avis & de ses bontés. Laverdure sans y penser fit une révérence d’homme assez marquée: ce manque d’attention devoit le trahir; mais tout réussit à qui est en bonheur: on fut édifié au contraire de ce que la modestie ne lui permettoit pas d’imiter ces révérences mondaines, qui dans le fond sont très-indécentes, & qui ne sont entretenues que par un esprit secret de libertinage.
En attendant l’arrivée de Rozette, Laverdure, qui sait que l’oisiveté est la mere de tout vice, s’occupa à examiner les tableaux qui décoroient le parloir. Il fut fort édifié des sujets qui y étoient représentés: il n’y en avoit aucun qui ne fût très-régulier; mais il m’a avoué que quoiqu’il ne soit pas autrement scrupuleux, il avoit été scandalisé d’y voir des figures toutes nues de beaux jeunes hommes bien proportionnés & faits à ravir, & qui, sous prétexte d’être des Anges, n’en étoient pas moins capables de donner à tout le Couvent des tentations très-peu archangéliques.
La Touriere amena Rozette. Jugez, cher Marquis, de son état. Encore fatiguée des plaisirs de la nuit, pleine de chagrins, les yeux baignés de larmes, & qu’elle osoit à peine lever, la coëffure chiffonnée, manquant de la moitié de ses ajustemens, & dans un déshabillé qui n’étoit pas de commande, elle s’avança tristement, & eut beaucoup de peine à reconnoître Laverdure sous sa physionomie empruntée. Sa surprise fut extrême, & elle la témoigna en reculant en arriere. La Touriere la rassura; elle ignoroit la bonne fille le sujet de l’étonnement, & lui dit, d’un air assez sec, qu’une Demoiselle de son état ne devoit pas voir avec effroi une parente qui avoit la charité de venir la consoler dans son malheur. Un mot suffit à qui a de l’intelligence. Rozette se douta du tour, & pensa que la Touriere n’étoit que l’écho de ce que Laverdure lui avoit raconté. Elle se mit à pleurer: l’idée de sa captivité, en présence de celui qui l’avoit vue si triomphante dans le monde, la désespéroit. A peine, selon ce qu’elle m’a avoué depuis, put-elle soutenir sa présence. Laverdure, sans se troubler ni perdre son sang froid, d’un ton grave, lui fit une leçon très-vive sur sa conduite passée, la lui peignit avec des traits forts & nerveux; puis insensiblement radoucissant sa voix, il conclut, comme finissent tous les parens, par donner de la consolation à l’infortunée: il lui dit qu’il avoit quelqu’argent à lui remettre, & que la Mere Prieure avoit bien voulu se charger d’une somme pour subvenir à ses nécessités, si cependant elle se comportoit avec prudence. Il donna alors à Rozette un louis, lui glissa en même-tems ma lettre: elle la prit avec ardeur, la cacha dans son sein. Ah! que l’auteur eût bien voulu être à la place de son ouvrage! Laverdure exigea qu’elle écrivît à sa mere (qu’il feignit être à Paris) qu’elle étoit contente dans la retraite où la Providence l’avoit placée, & qu’elle feroit ses efforts pour en devenir meilleure. La Touriere fut chercher du papier & de l’encre. Laverdure profita de son absence pour remettre à Rozette le reste de la somme, & pour l’assurer qu’on ne négligeroit rien pour la délivrer au plutôt. Il lui ordonna de lire promptement la lettre qu’elle avoit reçue. Le peu de diligence de la Touriere leur donna le tems d’une conversation assez étendue. Rozette, munie enfin des choses nécessaires pour écrire, après avoir simulé quelque répugnance, se mit sur une table qui étoit à son côté. Elle ne fut pas longue & son expédition; le commissionnaire s’en chargea & sortit du Couvent, après avoir fait un petit présent de quelques tablettes de chocolat à la bonne Sœur qui avoit été si complaisante. Il ne tarda pas à arriver au logis: j’admirai la présence d’esprit de ce garçon; & n’ayant rien alors à lui donner pour récompense, je le comblai de mille remerciemens. Voici la réponse de Rozette.
«J’ai reçu votre lettre, cher ami; je reconnois votre bon cœur dans votre conduite. Faut-il que je sois malheureuse pour avoir adoré un homme qui mérite si fort de l’être? Je ne sais encore comment je suis ici; je n’ai pas eu le tems de me reconnoître. Donnez-moi de vos nouvelles, je m’en rapporte à vous pour ma délivrance. Laverdure est un garçon impayable: il m’a remis l’argent que vous m’envoyiez. Adieu, je vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai éternellement. Rozette.»