Vous ne sauriez croire, cher Marquis, à quelles réflexions je me livrai alors. Je ne songeai plus qu’aux moyens les plus prompts pour délivrer Rozette. Je congédiai Laverdure, qui me promit de ne me point abandonner. On vint m’avertir que le souper étoit servi: je descendis. La compagnie étoit assez bien composée. Plusieurs Dames s’y trouverent, qui dans d’autres tems m’eussent paru charmantes, & qui l’étoient en effet. La brillante madame du Cœurville, & son aimable compagne, s’y étoient donné rendez-vous: elles n’étoient que deux de leur parti, mais l’amour, qui les embellissoit, faisoit en leur faveur un tiers dont elles n’avoient pas lieu de se plaindre. La sage Rozalie y avoit suivi son époux: la vertu qui est dans son cœur est peinte dans ses yeux. On l’adoreroit toujours, la vertu, si elle avoit le talent de se placer ainsi à son avantage. La coquette madame de Blazamond avoit aporté toutes ses minauderies; mais ce soir-là elle leur donna un jeu si nouveau que j’en fus surpris, comme d’une nouvelle décoration dont on nous feroit la galanterie à l’Opéra.
Les deux petites Sœurs ne contribuoient pas peu à l’ornement du souper; l’une chanta à ravir, & l’autre enleva tous les cœurs par ses saillies ingénieuses. Nous avions en hommes le Président & le Chevalier de Mirval: ils s’attaquerent quelque-tems à la grande satisfaction de l’assemblée, & pour la gloire de leurs esprits épigrammatiques. Le gros Géometre nous fit beaucoup d’extraits de vin de Champagne, & l’Abbé des Etoiles nous parodia toutes les dames de la sous-ferme. Bref, je me serois fort réjoui sans le chagrin qui s’étoit emparé de mon ame. L’homme seroit trop heureux s’il pouvoit à son gré disposer des situations de son cœur! Que le mien étoit mal à son aise! Monsieur le Doux s’y trouva aussi: mon pere avoit gagné sur lui cet extraordinaire, afin de le raccommoder avec la vieille Comtesse de Saint Etienne. Vous avez cent fois entendu parler de cette insupportable Dévote. Jadis assez jolie, & coquette affichée, maintenant bigotte avec le même éclat; ainsi que beaucoup de ses semblables, elle s’est rangée sous la direction de notre saint homme, qui les conduit assez vertement dans le chemin de la vie éternelle. Entre les gens dévots, cher Marquis, ainsi que parmi les personnes du monde, il est certains momens d’indifférence ou de ralentissement de ferveur; quelquefois même il s’éleve de saintes piques, qui dans la suite ne servent qu’à donner une nouvelle pointe à la charité: ce fut du fond d’une bouteille de Champagne que sortit la réconciliation entre des personnes qui se disoient ennemies des sens.
Le Président de Mondorville arrivoit de campagne, & il ne savoit rien de mon aventure. Il n’étoit pas tems de la lui raconter, & le lieu ne paroissoit pas convenable à un pareil récit. L’ignorance où il en étoit lui fit tenir de très-jolis propos à mon sujet, qui étoient d’autant plus plaisans qu’ils étoient plus justes. Toute la compagnie en rioit; j’étois intérieurement fâché contre lui, mais sans lui en vouloir; & je puis dire qu’en cette circonstance le Président avoit un esprit infini sans le savoir.
Après le souper je pris en particulier M. le Doux, & le priai de me faire l’honneur de me rendre une visite le lendemain matin, parce que j’avois une affaire importante à lui communiquer. Il s’imagina qu’il s’agissoit de quelques cas de conscience, ou même de ma conversion: ces Messieurs ne s’imaginent pas qu’il y ait d’autres choses plus intéressantes dans l’univers. Il m’assura qu’il se rendroit chez moi sur les neuf heures. Je lui promis de l’attendre avec une tasse de chocolat, qu’il accepta, après que je lui eus persuadé que le mien étoit préférable à celui dont il usoit ordinairement.
Le Président monta à ma chambre peu de temps après. Je lui racontai mon aventure: il me demanda excuse des plaisanteries dont il avoit diverti la compagnie, & me promit qu’il feroit sortir Rozette dès le lendemain si je le voulois. Il y eût réussi; son crédit est sans bornes, pour certaines choses, auprès des Ministres. Il étoit en pointe de joie. Je le priai de n’en parler à personne & d’attendre que nous en eussions conféré ensemble à tête reposée. Il y consentit, & se retira après m’avoir croqué plusieurs histoires plus amusantes les unes que les autres.
Il me fut impossible de dormir. Rozette revenoit sans cesse à mon imagination. Pour me distraire je me fis donner mes cartons à estampes, & j’en commençai une revue générale. A proportion qu’elles étoient libres ou plaisantes, je me rapellois les situations dans lesquelles je m’étois trouvé avec celle qu’on venoit de m’enlever. Ce souvenir étourdissoit au moins ma douleur.
Enfin la nature se trouva accablée, un sommeil languissant s’empara de moi & me surprit au milieu de mes estampes éparses sans ordre sur toute la surface de mon lit. J’ai quelquefois dormi entre les bras de la réalité; mais alors l’illusion étoit entre les miens.
A peine étoit-il sept heures de matin, qu’un domestique vint me réveiller, parce que la gouvernante de M. le Doux m’apportoit une lettre, & qu’elle vouloit absolument me parler de la part de son maître. Je donnai ordre qu’on l’introduisît. Elle fit quelque bruit en entrant pour avertir de son arrivée. J’avançai la tête, & par l’ouverture de mes rideaux j’entrevis un minois très-gracieux. J’ai toujours été heureux au coup d’œil. Je me levai, & remuant ma couverture je fis tomber plusieurs estampes. La jeune fille les ramassa par propreté, & ne croyant pas être vue les examina par sensualité. J’en augurai bien pour la satisfaction d’un de ces désirs qui naissent à l’instant, dont l’effet étoit alors prodigieux en moi, & que pour tout jeune homme la beauté fait galamment éclorre. Je crus appercevoir que ce qu’elle avoit examiné, quoique très-rapidement, avoit fait sur elle une agréable impression. Un rien trahit la passion dominante, & il n’y a personne qui n’en ait une: un signe sur le visage dévelope les replis de l’ame la mieux sur la défensive. Nanette, c’étoit son nom, me fit une révérence simple & gracieuse, & me présenta sans affectation la lettre qui m’étoit adressée. Je jettai les yeux dessus, & sur celle qui me la remettoit: elle méritoit bien les regards d’un galant homme.
Imaginez-vous, cher Marquis, une grande fille d’une taille ordinaire, mais bien tournée, déliée & ferme sur ses jambes: de grands sourcils noirs, de belles dents, un teint qui étoit disposé à recevoir des couleurs, & qui pour-lors ne jouissoit que de la blanche. Une gorge qui ne paroissoit pas; mais qui, cachée avec affectation, disoit aux curieux qu’elle étoit digne de faire leur admiration & leur plaisir. Sa coëffure & son habillement répondoient à la simplicité de tout son extérieur; elle me parut une Dévote aisée, & qui, âgée de vingt-huit à trente ans, ne prendroit de parti que suivant les circonstances. Je la fis asseoir, & je lus la missive. M. le Doux me marquoit qu’il étoit au désespoir de ne pouvoir se trouver chez moi à neuf heures, selon sa promesse, parce qu’il étoit obligé d’aller visiter les pauvres prisonniers du Petit-Châtelet avec une Dame qui depuis deux jours avoit renoncé solemnellement au monde: que sur les deux ou trois heures, aussi-tôt qu’il auroit pris son café, il ne manqueroit pas à se rendre au logis.
Je complimentai Nanette sur ce qu’elle étoit la gouvernante de monsieur le Doux, qui étoit un très-honnête homme & mon ami particulier. Elle me repliqua uniment qu’il étoit fort bon maître, & que depuis trois ans qu’elle étoit à son service elle n’avoit qu’à se louer de son égalité & de sa douceur. Comme elle ne s’étendit pas extrêmement sur son panégyrique, je conclus qu’il n’y avoit aucune liaison déterminée entr’eux. Pendant que je lui demandois pourquoi elle s’étoit attachée à monsieur le Doux, moi-même, sans m’en appercevoir, je m’attachois très-fort à elle. Enfin de discours en discours je conduisis la conversation sur ces matieres que les femmes aiment si fort à traiter, & dont elles font semblant de rougir. Les fleurs naissent sous les pas de ceux qui courent dans cette carriere: il y a toujours quelqu’un qui en cueille.