Cependant le feu me montoit au visage: je m’approche de cette belle fille, qui se levoit de son siege sans avoir trop envie de sortir. Je lui prends la main, que je trouve blanche à ravir; je lui répete qu’elle est charmante, qu’elle est adorable: je lui donne un léger baiser, qui est suivi par un second, auquel elle se déroboit autant qu’il en falloit pour qu’il ne fît pas une impression trop marquée sur ses levres. Je ne sais si c’est la dévotion qui apprend ces délicatesses; si cela est, je veux m’y livrer pour mon plaisir. L’état dans lequel j’étois excusoit de ma part un peu de hardiesse; on n’a jamais exigé qu’un homme en robe de chambre soit aussi retenu & aussi sage que lorsqu’il est empaqueté dans les ornemens de sa magistrature. Mes mains devenues entreprenantes par degrés, oserent lever le voile qui cachoit à mes yeux des trésors; alors me nommant par mon nom, Nanette me reprocha qu’autrefois je n’avois pas daigné la regarder lorsqu’elle étoit fille de boutique chez madame Fanfreluche, cour Dauphine. Quoi, c’est vous, ma charmante, m’écriai-je! que je vous rendois peu de justice alors! Que je répare ma faute, & que je vous embrasse de tout mon cœur! Effectivement, Marquis, elle étoit la compagne d’une petite-maîtresse que j’ai eue dans ma jeunesse, que j’aimois à l’adoration, & que j’ai quittée ainsi que beaucoup d’autres. Deux mots de mes intrigues passées me donnerent lieu de penser aux siennes, & me mirent en une espece de droit d’y faire un supplément à mon goût: je commençai.

En vain me représentoit-elle qu’elle étoit presque Dévote depuis trois ans; que j’allois la chiffonner: sa dévotion excitoit mon ardeur, & les trois années de sagesse qu’elle m’objectoit me rassurant contre la crainte du danger, me donnoient de nouvelles forces: je n’étois pas embarrassé de rétablir son ajustement. Une vertu qui ne se débat plus que sur un arrangement de plis, est bien prête à être dérangée elle-même. Nanette le fut. Je la pressai, elle soupira, & après les façons usitées en tel cas, j’ôtai à cette belle commissionnaire toute connoissance, excepté celle du plaisir. Dans le feu de nos embrassemens elle me fit soupçonner qu’il n’y avoit pas extrêmement long-tems qu’elle avoit perdu la charmante habitude de les varier à l’infini. Soupçon ridicule, réflexion impertinente, comme si on avoit besoin d’exercice pour pratiquer parfaitement les choses qui ne sont que de nature! Mes estampes répandues sur le lit jouerent leur personnage & joignirent leur petit murmure à un certain bruit occasionné par la pratique de ce qu’elles représentoient pour la plupart. Mademoiselle Nanette, libre enfin de l’embarras où j’avois mis sa dévotion & sa robe, s’étant elle-même raccommodée dans le miroir, me salua malignement & gracieusement. Je la reconduisis, & lui promis une coëffure de fantaisie, & de l’aller voir souvent, parce que j’aurois certainement besoin de sa protection. Elle se retira avec le contentement dans les yeux, mais avec le besoin autre part; car je ne suis pas assez orgueilleux pour croire que j’aie pu en un moment combler le vuide que trois années d’abstinence avoient laissé dans son ame. N’est-il pas vrai, cher Marquis, que je suis un garçon d’un violent tempérament? Si je ne trouvois de tems à autre quelque occasion de me réjouir je périrois de chagrin.

J’aurois cru que cette fille auprès de M. le Doux étoit peu sage: point du tout; il est des tempéramens qui ressemblent à ces machines qui n’ont de violence que lorsqu’elles sont montées. Elle m’a assuré depuis, cent fois, que son maître étoit un homme sur qui la nature ne s’étoit réservé aucuns droits, & dont l’unique occupation étoit de se mêler des affaires des autres, de diriger des vieilles, de les prêcher ou de les endormir.

Je fus au Palais, où je trouvai le Président: l’audience levée nous fûmes ensemble chez lui, où, ayant quitté nos robes, nous fîmes la partie d’aller rendre une visite de passage à mademoiselle Laurette. Elle se mit à rire en nous voyant; elle savoit le malheur de Rozette: elle m’entreprit sur cet article, me reprocha mon peu de prudence; &, avec un ton orgueilleusement plaintif, elle m’assura qu’elle étoit touchée du sort de sa bonne amie. Elle nous offrit à dîner, nous la remerciâmes; ses charmes & l’air dont elle en faisoit parade nous invitoient à lui faire compagnie; mais mon feu avoit eu son essor le matin; & le Président, sans s’être trouvé dans ma premiere position, se trouvoit par habitude dans la seconde.

Nous passâmes chez la belle Bijoutiere de la rue S. Honoré, d’où, après avoir examiné, critiqué, contrôlé, marchandé mille choses différentes, nous sortîmes sans en emporter une seule. Je revins dîner à la maison & j’y restai jusqu’à l’arrivée de M. le Doux. Il tint sa promesse & me rendit sa visite un peu avant trois heures. Il salua mon pere; leur conférence fut très-courte: il me joignit au jardin, & après m’avoir lu un article des Nouvelles Ecclésiastiques où on traitoit très-plaisamment un Evêque Constitutionnaire, & m’avoir informé de quelques anecdotes sur le chapitre de deux autres, il me demanda quel étoit le sujet de la confidence que je lui destinois. Je lui répondis que je ne pouvois m’ouvrir que chez le Président de Mondorville; que mon carrosse étoit dans la cour à nous attendre, & que nous irions s’il y consentoit. Nous partîmes; comme je serois fâché, cher Marquis, qu’on ne me prît pas pour un jeune Conseiller, je vais toujours dans Paris à toute bride: mes chevaux y sont accoutumés. M. le Doux, qui ne monte en équipage qu’avec des Dévotes & des vieilles, fut effrayé de mon train, & me pria d’ordonner à mes gens de ne se pas tant précipiter. Il m’ajouta qu’il n’étoit pas séant qu’on vît un Ecclésiastique courir comme un jeune homme; il me cita même un passage latin d’un Concile de Jérusalem, qui défend aux cochers d’obéir aux maîtres qui leur commandent d’aller plus vîte que le pas.

Je vous avoue, Marquis, que je fus bien humilié dans ma route: je rencontrai plusieurs Seigneurs qui n’avoient que de très-mauvais chevaux, & qui se faisoient un honneur infini par leur course rapide. Notre conversation pendant le chemin fut peu intéressante: je ris seulement de ce que M. le Doux fit un signe de croix en passant pardevant l’Opéra. Le Président nous reçut d’un air enjoué, & après avoir obligé M. le Doux à prendre des raffraîchissemens, nous entrâmes en matiere. Quand on est en compagnie on se sent plus de hardiesse. Je lui exposai que j’aimois Rozette, que j’étois cause de son malheur, & que si mon pere la retenoit encore long-tems je me porterois à des extrêmités; que je consentois à ne la plus revoir, mais qu’aussi je voulois être certain qu’elle ne seroit pas dans l’état le plus déplorable. Le saint homme m’écouta très-pacifiquement, &, contre mon attente, il s’étendit fort peu sur la morale, & me fit grace d’un bel & beau sermon qu’il étoit en droit de me débiter. Après un préambule grave sur la sagesse de mon pere & la légéreté de ma conduite, il me dit qu’il étoit impossible, selon Dieu & sa conscience, de se mêler de cette affaire. En vain lui fis-je diverses représentations; sourd à mes prieres, il me pria très-sérieusement à son tour de ne lui jamais parler dans ce genre. J’étois sur le point de me retirer, le désespoir dans le cœur, lorsque le Président laissa échapper comme par hazard: «c’est dommage en vérité, car cette fille-là pense bien sur les affaires du tems, & même elle a eu des convulsions en conséquence.»

Rozette, cher Marquis, n’a jamais rien pensé sur ces matieres, parce qu’elle ne les connoît pas; pour des convulsions elle n’en a jamais éprouvé qu’en amour. Ce mot du Président me servit beaucoup, puisque dans la suite il fut cause de l’élargissement de Rozette, qui n’eût point réussi sans M. le Doux.

Notre saint homme avoit un foible, & ce foible étoit un zele sans bornes lorsqu’il s’agissoit de servir quelqu’un qui avoit seulement un vernis de Jansénisme. Je le tenois par l’endroit critique, & je ne négligeai rien pour venir à bout de mon entreprise. On fait faire aux hommes ce que l’on veut, dès qu’on a trouvé l’art de mettre en mouvement certains ressorts qui conduisent toute leur machine.

Monsieur le Doux, après avoir réfléchi quelque-tems, nous demanda si nous étions certains de ce que nous assurions sur le compte de Rozette. Fûmes-nous assez simples pour ne pas le lui confirmer authentiquement? Sa charité se trouva assez bien disposée, son cœur s’attendrit, il nous donna sa parole que dans peu il auroit une conférence plus étendue avec nous, dans laquelle il nous communiqueroit ses réflexions. Il sortit. Mon équipage le conduisit à une assemblée de piété, & celui du Président nous mena droit à l’Opéra: on y donnoit, je crois, l’Ecole des Amants. Nous augurâmes bien du succès de notre affaire, puisque monsieur le Doux s’en mêloit. Le spectacle n’eut pas grande part à notre attention; nous ne nous y amusâmes qu’à examiner la parure de plusieurs Dames dont nous devions cruellement médire le soir.

Dès le lendemain j’écrivis à Rozette l’idée qui nous étoit venue de la faire passer pour une fille attachée au parti anticonstitutionnaire. Je lui recommandai d’être prête à jouer ce rôle si on l’exigeoit. Que ne doit-on pas exécuter pour se mettre en liberté? Je lui envoyai même quelques livres à ce sujet, sur-tout un qui est l’abrégé de l’Histoire de tout cet événement. Le maudit livre coûta cher à ma nouvelle Néophite. Il va se rencontrer du comique dans cette aventure. Je lui mandai que j’étois obligé d’aller avec mon pere à la campagne pour quelques semaines, & qu’elle ne se désespérât pas, que Laverdure lui donneroit souvent de mes nouvelles.