Notez, cher Marquis, que je n’avois pas voulu confier au Président que son Domestique se travestissoit pour mon service. Cette remarque sera nécessaire par la suite.

Nous partîmes pour la terre de mon Pere. Rozette cependant lisoit avec avidité les livres que je lui avois envoyés. Elle se préparoit au rôle dont je lui avois indiqué l’idée dans ma derniere lettre. Elle n’eut que trop le tems de s’y exercer, & de pleurer sur cette malheureuse invention. Mais n’anticipons point sur les faits.

La terre où j’accompagnai mon pere, cher Marquis, est en Picardie: l’air y est serein, le pays assez beau, & notre maison très-bien disposée. Elle est un peu ancienne; mais elle ressemble à certaines femmes de la Cour qui ont perdu la fleur de leur jeunesse, mais qui sont cultivées parce qu’elles sont profitables en des rencontres. Pendant quelques jours nous ne vîmes personne. Nous ne nous souciyons pas de compagnie, puisque mon pere n’avoit entrepris ce voyage que pour arranger ses affaires dans ce pays. Insensiblement divers Gentilshommes des environs nous honorerent de leurs visites: la politesse ne nous permit pas de demeurer en reste. Nous les avions trop bien traités, ils se piquerent de nous rendre la pareille. Les Picards en général sont de bonnes gens, francs pour l’ordinaire, estimables quand ils donnent du bon côté; mais malins & fourbes plus que les Normands, quand ils quittent leurs inclinations natales.

Les différens endroits où nous fûmes reçus ne méritent pas que je vous en parle. Là c’étoit un vieil Officier qui habitoit un reste de château, échapé à la fureur du déluge, & qui, ayant à peine le nécessaire, dédaignoit avec orgueil le commerce de ses voisins qui eussent pu lui rendre service, & cela parce que, comme lui, ils n’avoient pas eu un de leurs ancêtres tué auprès de Philippe à la bataille de Bovine. Ici je rencontrois une maison assez bien ornée, quoique les tapisseries en parussent avoir été travaillées par les mains du tems, lorsqu’il étoit encore en son enfance. On m’y recevoit avec aisance; mais je n’y rencontrois que des bégueules provinçiales, qui n’avoient lu & admiré que le conte assez gentil de Ver-Vert. Dans un autre côté je me rencontrois avec des Moines qui me faisoient des fêtes superbes: elles m’eussent plu, si tout ce que font ces gens-là n’avoit toujours un goût de froc qui m’est insupportable. Enfin, cher Marquis, pendant six semaines je ne fus occupé qu’à parcourir, tantôt tout seul, tantôt en la compagnie de mon pere, des gentilshommieres, où je ne découvrois que bon cœur sans délicatesse, ou politesse sans goût, & telle que la pratiquoient nos bons aïeux. Un de nos petits soupers d’hiver vaut une éternité de ces plaisirs champêtres. En vain voulus-je chercher quelque aventure amusante, les circonstances ne se présentoient pas: & quelquefois, lorsque je croyois en avoir trouvé de favorables à mes désirs, justement les plus jolies Picardes n’avoient que la tête chaude.

Comme ceux qui aiment les fleurs en surprennent par-tout, je me saisis de quelques-unes par occasion; mais je ne m’en fais pas gloire: d’ailleurs elles n’étoient pas choisies dans des parterres qui pussent, comme à Paris, donner un certain lustre à celles qui sont les plus communes. Voici la seule rencontre où je me sois un peu amusé. Les Picards sont simples, & si la foi étoit perdue dans l’univers, on la rencontreroit chez eux; ils lui sont dévoués, ainsi qu’à la superstition: l’une est bien voisine de l’autre.

Un jeune homme, fils d’un riche Fermier, étoit amoureux de la fille d’un Gentilhomme de son voisinage. Il l’adoroit, & elle voyoit avec plaisir son adorateur. Le pere n’eût pas souffert que sa fille aimât un roturier; aussi ne lui en fit-on point confidence. La Demoiselle croyoit tous les cœurs de condition lorsqu’ils pensoient bien ou qu’ils aimoient: elle souhaitoit fort s’unir avec son jeune ami, dont sans doute elle étoit sûre. Elle n’avoit que son titre de noblesse: il ne possédoit que ceux de quelques terres très-fertiles, & peut-être un fond de cinquante mille livres; mais il étoit écrit sur la porte de son pere: en mariage tu ne convoiteras qu’un Gentilhomme seulement. Le tempérament l’avoit emportée, & elle avoit trouvé le moyen depuis deux ans de faire rencontrer à des rendez-vous le Tiers-Etat avec la Noblesse. Sans entrer dans le détail de ses aventures, il en vint à la république un sujet: l’affaire étoit encore nouvellement répandue à notre arrivée. Le pere n’ayant pu cacher les passe-tems de sa fille, plutôt que de la marier avec celui qui sans son ordre étoit entré dans sa famille, aima mieux répandre le bruit qu’un Cordon-bleu de Versailles, en passant par chez lui, en avoit été l’auteur. Ainsi Romulus étoit fils du Dieu Mars: ainsi beaucoup d’autres qu’on a encore fait de meilleure famille, n’ont-ils eu pour pere que des Jérôme Blutot: tel étoit le nom du jeune homme.

Depuis ses couches mademoiselle des Bercailles ne pouvoit plus souffrir celui à qui elle avoit l’obligation de la maternité: elle l’avoit congédié; j’ai su qu’elle avoit rempli sa place en fille sage, & qui ne changeoit que pour trouver mieux.

Le pauvre garçon, qui n’étoit pas si intelligent, se désespéroit; il en parla à un Fermier de ses amis, qui lui donna la connoissance d’un Berger qui, suivant l’attestation de toute la Nation Picarde, étoit sorcier, & avoit un grimoire comme un Curé. C’est une remarque certaine & infaillible; moins les peuples sont sorciers, plus il s’en trouve parmi eux. Blutot fut le trouver. Le drôle, après s’être fait prier, supplier, conjurer & payer, lui donna dans une fiole une liqueur, & lui ordonna de la mêler dans la boisson de celle dont il vouloit regagner le cœur. Notre Fermier se saisit de l’ampoule, & attendoit avec impatience le moment de s’en servir: il se présenta enfin.

Une fête de paroisse étant arrivée, le Curé y invita toute notre maison; & pour nous faire honneur rassembla quelques Gentilshommes, plusieurs Curés, & M. Blutot s’y trouva, ainsi que son ancienne maîtresse. Le dîner fut servi copieusement, & nous nous assîmes environ vingt-cinq personnes à table: le Pasteur ne se contenoit pas de joie. Comme il n’y avoit de femmes ou filles que mademoiselle des Bercailles de jolie, les autres étant toutes passées, je la mis entre le Curé & moi, bien résolu d’en tirer parti, sachant que la poulette n’étoit pas novice.

Son amoureux eût bien voulu être à ma place; mais si l’épée cede le pas à la robe, un Villageois ne doit pas seulement avoir contr’elle de la jalousie. Blutot, qui avoit apporté sa fiole amoureuse, cherchoit à en verser dans le pot duquel on devoit servir à boire à mon aimable compagne. Il ne put choisir, & comme l’homme perd souvent la tête à propos de rien, il se précipita si fort, qu’il vuida toute sa bouteille dans une grande cruche de six à huit pintes qui devoit servir au dessert. Le repas fut assez tumultueux: le Clergé mangea beaucoup, & but de même, déclama contre les hérétiques & fit l’éloge de la biere. Je pris soin d’en conter à ma compagne, & je n’eus pas de peine à lui faire goûter mes raisons. Elle avoit de l’expérience; une fille dans ce cas, avec un peu de tempérament, vous devance dans la carriere du plaisir. Nous en étions au point que, sans la compagnie qui commençoit à s’émanciper insensiblement, nous nous serions recueillis dans quelqu’allée du jardin. Ce ne fut que partie différée. Le dessert venu, redoublement de joie. Rien n’est plus divertissant à voir, une seule fois en sa vie, que ces assemblées. Vous y reconnoissez l’âge d’or, ce bel âge où les hommes, sans finesse & sans goût, s’enivroient de voluptés sans les sentir.