On servit à toute la compagnie un grand verre de la liqueur renfermée dans cette cruche en question; c’étoit une espece de ratafia propre à faire couler la biere. Mon pere, ni ma voisine, ni moi n’en bûmes point, ayant toujours usé de vin de Bourgogne, que nos Domestiques avoient apporté. Bien nous en prit. M. le Prédicateur se repentit d’en avoir trop peu ménagé la dose. Nous sortîmes & fûmes à l’Eglise. Ma bonne amie étoit à mes côtés; ce n’étoit pas trop là la situation où je l’aurois voulue; mais celle-là étoit encore assez pour le lieu.

Le Prédicateur commença au mieux; son texte fut heureux: & comme il faisoit le panégyrique d’une Vierge, son Sermon devoit être une exhortation à la chasteté; il ne l’acheva pas.

Il est à propos de remarquer que la liqueur qui étoit dans ce vase mentionné avoit eu le tems de fermenter & de s’insinuer dans toutes les parties du prétendu ratafia: c’étoit une composition d’une force extraordinaire, qui avoit deux effets, l’un de mettre le sang en fureur & d’exciter un amour violent; l’autre d’égaler la médecine la plus purgative: le tout plus promptement ou plus lentement, suivant la constitution des corps.

Déjà l’Orateur Chrétien s’échauffoit, se battoit les flancs, & nous endormoit, lorsque le ratafia commença à opérer en lui. Il y résista quelque-tems: l’autre effet de la même liqueur fermentoit, & s’animoit par degrés chez la plupart des Curés, & de ceux qui avoient été au dîner. Rien ne m’a tant amusé que de voir de saints Ecclésiastiques se tourmenter sur leurs chaises, & rouler leurs yeux d’une façon injurieuse à l’aimable vertu de continence dont l’Orateur entamoit déjà le panégyrique. Les Paysans rioient intérieurement de ce qu’ils voyoient, & leur malignité naturelle n’avoit alors aucun respect pour leurs Directeurs. Il fut encore bien moindre dans la suite.

Le Chrysostôme de village ayant fait un effort violent en poussant un de ces hélas pathétiques qui ébranlent jusques aux voûtes des temples, ne fut pas assez heureux pour contenir en lui-même la malignité du ratafia cruel, & la laissa échapper avec impétuosité. Ce malheur l’étonne, il perd la voix; on court, on vole à son secours: une sueur froide coule de tous ses membres, on le croit mort; mais dans l’instant ceux qui aident à le ranimer s’apperçoivent bien qu’il est très-vivant: & soit par esprit de joie, soit par quelque autre principe, ils ordonnent que très-précipitamment on offre de l’encens au Ciel & que l’on parfume l’Eglise.

Tout le monde rit de l’aventure, & ceux qui en parurent les plus réjouis donnerent eux-mêmes à rire aux autres à leur tour. Cependant on commença l’Office, & mon pere, qui étoit présent, ne put s’empêcher de me demander si je me souvenois de l’aventure de Constantin Copronime.[M]

A peine étoit-on au tiers du premier pseaume, que les deux Chantres pressés par le témoignage intérieur de leur besoin, quittent rapidement leurs chapes & sont déjà dans le cimetiere. Leur espece de fuite étonne: on se regarde. Deux Curés prennent les places vacantes: ils n’ont pas fait dix tours dans le chœur que les vêtemens contagieux, semblables à la robe de Nessus, les embrase; ils les quittent, fuient de l’Eglise & sont suivis de dix de leurs confreres qui sont dans les mêmes tourmens; tout le reste de l’assemblée de rire & de s’emporter en éclats. Le seul Curé de la Paroisse demeura immobile: en vain le ratafia fit-il tout son effet, en vain étoit-il inondé des restes précieux de cette liqueur, il demeura ferme en sa place & imita ces anciens Sénateurs, qui, au milieu du sac de Rome par les Gaulois, resterent tranquilles dans leurs chaires curules & y reçurent la mort.

Les Peuples anciens reconnoissoient les Dieux à la bonne odeur qui naissoit sous leurs pas; je réponds que pas un de ceux qui avoient dîné avec nous n’eût eu des autels chez les Païens.

L’effet du ratafia, ou plutôt du philtre, n’avoit pas borné son pouvoir à donner de la fluidité aux corps hétérogenes avec lesquels il s’étoit trouvé; il avoit aussi mis en feu la concupiscence des particuliers dans lesquels il s’étoit introduit. Nous en vîmes plusieurs qui, dans leurs transports amoureux, embrassoient sans distinction toutes les femmes ou filles qui s’offroient à leurs yeux: sans doute ils désiroient davantage & le faisoient voir; mais il y avoit un trop grand concours, la honte les enchaînoit. La nature est une sotte de se cacher toujours pour faire son plus agréable ouvrage: c’est précisément lorsqu’on a le moins de modestie qu’on en veut le plus avoir. Nous fûmes témoins qu’un vieux Chapelain de plus de 60 ans, qui sans doute avoit doublé la mesure de la liqueur, ou qui étoit dans une certaine habitude, se mit à poursuivre une Bergere, assez laide & âgée, au travers d’un pré, & dans un déshabillé fort peu honnête. On cria après lui. La Nymphe fuyoit, le nouvel Apollon étoit prêt à enlever sa chere Daphné, lorsqu’elle se précipita dans une mare d’eau bourbeuse, où tomba à sa suite le Dieu Ecclésiastique, dont on les tira, lui & sa Nymphe, bien couverts de boue, dans laquelle ils étoient presque métamorphosés. Quel comique spectacle, cher Marquis! Que Calot n’étoit-il là! il en eût fait une de ses plus jolies fantaisies. C’étoit pourtant l’amour qui causoit tout ce désordre. Si d’un côté il troubloit l’office de l’Eglise, il ne dérangeoit pas d’un autre mes petites intrigues particulieres. Ainsi jamais personne ne perd qu’une autre ne gagne.

Je m’étois écarté avec dessein de ne me pas perdre. Mademoiselle des Bercailles me vint joindre. C’étoit dans une allée d’un bosquet, extrêmement couvert. Là, pourrois-je vous dire, le lierre amoureux s’unissoit à l’ormeau; là une jeune vigne tapissoit des murs de tilleuls & de sycomores: on y entendoit le murmure d’une onde argentée & les concerts des oiseaux qui soupiroient leurs tendres soucis. Je pourrois charger ce tableau, & vous répéter toutes ces descriptions usées que les Poëtes se donnent de main en main: mais n’ayant pas perdu de temps à mon expédition, dois-je vous en faire perdre en y ajoutant des circonstances? Nous arrivons, l’herbe étoit grande; nous nous y jettons: la belle étoit animée, j’étois plein d’ardeur; Vénus donne le signal, la pudeur s’envole, l’Amour nous couvre de ses ailes. Le temps nous pressoit; nous ne le fîmes pas attendre: le nuage se forme, le ciel s’obscurcit, le tonnerre gronde; il tombe, & tout est consommé.