Nous regagnâmes la maison du Curé, & en chemin ma belle Nymphe me répéta qu’elle étoit charmée de ce que j’étois Gentilhomme. Ma foi, Marquis, sans vanité, avec elle j’avois valu le Paysan le plus vigoureux. On ne s’informa pas d’où nous venions; chacun étoit occupé à faire son paquet pour partir. Je vis la chambre du Curé ouverte, j’y entre; mademoiselle des Bercailles m’y suit: le lit étoit bien fourni, bien mollet & sembloit inviter à quelque chose. Sans doute il avoit une vertu particuliere, ou peut-être avoit-il tâté du ratafia; mais à son aspect je devins comme un des Curés: ma voisine s’en apperçut; les fenêtres se ferment, les rideaux se tirent, la porte est barrée, & je commence à pratiquer ce que dans tel cas telles précautions engagent de faire. Le lieu, la position y font beaucoup; je goûtai mille plaisirs. Je ne faisois que les demander, on me les varioit: je m’en enivrois; & en me plongeant dans cette douce volupté, je la voyois naître dans les yeux de celle qui en étoit la mere. Quel surcroît de satisfaction de jouir d’un fruit défendu, & dans un lieu où une chose même permise auroit une pointe particuliere. Que je donnai de louanges à la jeune Demoiselle! Qu’elle me donna de contentement! Nous descendîmes, après avoir bien ri de l’aventure du Clergé, & nous être promis que ce ne seroit pas la derniere fois nous parlerions d’affaires intéressantes. L’histoire de cette Paroisse fit beaucoup de bruit dans le canton: on s’en divertit comme il convenoit, & depuis on demande aux Curés qui sont à semblables fêtes s’ils y boiront du ratafia.

Pendant huit à dix jours que je restai encore dans le pays, je n’en passai aucun sans m’entretenir avec mon pere de cette farce, & sans rendre visite à M. des Bercailles. Le bon Gentilhomme venoit exactement chez nous faire sa cour au vin de Bourgogne, en y amenant son héritiere, à qui je faisois quelque chose de plus. Enfin nous partîmes, & après avoir témoigné à plusieurs reprises à ma jeune maîtresse le déplaisir que j’avois de la quitter & lui avoir fait quelques présents, je la laissai peut-être avec l’ébauche d’un petit Conseiller, qui, dans son tems, pourra être regardé par M. le Gentilhomme comme une galanterie de quelque Prince du Sang ou de quelque Monarque.

Me voici à Paris. Revenons à Rozette & à son étude des livres que je lui avois envoyés, & du rôle qu’elle devoit jouer. Aussi-tôt que je fus arrivé j’envoyai chercher Laverdure, pour être instruit de ce qu’il avoit exécuté en mon absence.

Rozette, qui n’avoit eu rien tant à cœur que de sortir du lieu où elle étoit enfermée, & qui s’étoit imaginé que l’étude des livres que je lui avois adressés devoit y contribuer infiniment, s’y étoit donnée toute entiere. Elle en a profité d’une façon marquée. Un jour qu’elle étoit absorbée dans cette méditation, entra une Religieuse: ces filles-là sont encore plus curieuses mille fois que les femmes du monde; moins elles devroient savoir de choses, plus elles sont impatientes d’en apprendre. Est-il étonnant qu’il soit difficile aux Religieuses de vivre heureuses? Elle voulut apprendre quel étoit le livre qui étoit le sujet des réflexions profondes que Rozette sembloit former avec tant de soin. Rozette fit difficulté, la Sœur n’en eut que plus de désirs: elle le demanda avec empressement, on le lui refusa par plaisanterie; sa curiosité s’en fâcha & fut poussée au point que dans son transport elle fit ce qu’elle put pour arracher le livre. On le lui refusa alors très-nettement, & elle eut le désespoir de se voir même méprisée. Ah! que la sainte vengeance va bien faire son devoir! La Sœur Sainte Monique, c’étoit son nom, va mettre l’alarme dans le Couvent, raconte à toutes celles qu’elle rencontre qu’elle a vu quelque chose qui fait trembler (elle n’avoit rien vu certainement;) que la fille renfermée dans la chambre rouge avoit été surprise par elle à lire un livre affreux, abominable, couvert de noir, avec des flammes jaunes dessus; que ce livre étoit un livre de magie, qui contenoit la fin du monde, qui faisoit venir le Diable; que c’étoit le grand Albert, ou peut-être même un Rituel ou un Grimoire. La Supérieure tremble à ce récit, tout le Couvent est dans l’effroi; on sonne la cloche, on assemble la Communauté; on parle, on discute, on délibere, on opine, on décide: sur quoi? sur rien absolument, parce qu’il n’avoit été rien proposé. On fait avertir un Grand-Vicaire; il vient, on lui dit le cas: il en sourit, & monte chez Rozette, lui demande ses livres: elle les remet, & l’on trouve entre ses mains un ouvrage Janséniste! On lui demande si elle est du parti des Appellants, elle répond qu’oui fermement, & qu’elle en sera toujours. Elle croyoit, la pauvre fille, que celui qui l’interrogeoit de la sorte étoit du parti, qu’il étoit tems de jouer son rôle. Le Grand-Vicaire, homme d’esprit, lui dit qu’il étoit charmé de ses sentimens, & que le parti des Appellants étoit fort bien soutenu par des personnes de réputation comme elle dans le monde; & d’un ton ironique lui demanda si parmi ses compagnes elles étoient un grand nombre attachées à la bonne cause. Rozette vit sa méprise, & donna une replique qui ne déplut pas à l’Ecclésiastique. Il ordonna qu’on eût soin d’elle & qu’on ne lui donnât que de bons livres: il se saisit des volumes Jansénistes et les emporta.

Cependant les Religieuses n’avoient pas encore su ce que c’étoit que ce Grimoire, sujet de leurs alarmes. Elles firent ce qu’elles purent pour l’apprendre de Rozette; celle-ci, pour les désespérer, refusa absolument de les satisfaire: elles entrerent dans une fureur extraordinaire, & lui auroient dès ce jour interdit tout soulagement, si le Grand-Vicaire en sortant ne leur eût recommandé de ne point inquiéter leur Pensionnaire. On ne lui promettoit cependant pas de laisser ce mépris sans une vengeance marquée. D’abord on refusa à Laverdure l’entrée du Couvent pendant plusieurs jours: ce ne fut qu’après en avoir appris la cause qu’il demanda à parler à la Sœur Monique, & il lui dit que c’étoit lui qui avoit apporté les livres que Rozette lisoit, & que ces livres étoient les Voyages de Paul Lucas; que c’étoit un entêtement de sa part de n’avoir pas voulu les montrer: que preuve que ce n’étoient pas de mauvais ouvrages, c’est que monsieur le Grand-Vicaire n’y avoit rien trouvé de fort blâmable. La curiosité de la Sœur ainsi remplie par l’adresse de Laverdure, on lui permit de parler à Rozette, qui commençoit à s’impatienter: ce n’étoit pas encore le temps.

Depuis plusieurs jours Laverdure s’étoit absenté de chez son Maître, qui s’en étoit apperçu. Le Président en avoit voulu savoir la raison, & quelle intrigue avoit son Domestique: il n’avoit pu rien tirer de la vérité. Enfin il s’avisa de le faire suivre, & après bien des soins il fut informé qu’il se travestissoit en femme & qu’il alloit de temps à autre dans la Communauté de Sainte Pélagie. Monsieur de Mondorville affecte un air aisé avec Laverdure, & prend la résolution de lui donner une belle peur. Pour cet effet, il lui dit un matin qu’il étoit le maître de se promener toute la journée, après lui avoir donné quelques commissions, & qu’il n’avoit qu’à se trouver le soir chez la Marquise de Saint Laurent à l’attendre. Le Domestique profita de la liberté qui lui étoit accordée, & vers son heure accoutumée il se disposa à aller rendre visite à Rozette. Le Président, qui avoit un espion affidé, fut averti que son drôle, revêtu de son équipage féminin, étoit en route pour se rendre à Sainte Pélagie: il écrit aussitôt à la Supérieure qu’il y avoit un homme déguisé en femme qui s’étoit introduit dans sa Communauté, & que le loup pouvoit causer un grand ravage dans la maison du Seigneur; que cet homme commettoit un si grand crime depuis plusieurs semaines. La Prieure reçoit cet avertissement, & tremble en le lisant: elle fait avertir le Commissaire; celui-ci se transporte au plutôt au Couvent, accompagné d’Archers, & on se saisit de six personnes qui étoient alors au parloir. Malheureusement il s’en trouva une qui à son air peu féminin fut soupçonnée d’avoir voulu déguiser son sexe. On la prend, on la saisit, malgré sa résistance & les protestations qu’elle fait qu’elle est femme d’honneur & n’a rien fait qui la puisse mettre entre les mains d’un Commissaire. On la traîne dans un endroit secret: il falloit entendre les cris que poussoit cette nouvelle Lucrece lorsqu’un Sergent se mit en devoir de vérifier l’accusation intentée contre elle. En pareille rencontre il n’y a pas de personnes qui se défendent mieux que celles à qui il seroit impossible de rien prendre. Enfin l’examinateur avec un grand cri assura à toute l’assemblée que madame Bourut (c’étoit son nom) n’étoit point un homme, & que sa physionomie en avoit imposé. Pour cette fois le Commissaire ne fit pas une plus ample perquisition, & se dispensa volontairement d’une descente sur les lieux. On fit la visite de la maison, on ne trouva rien de suspect, & toute la Justice se retira, après avoir averti la Supérieure que dans de pareilles occurrences il ne falloit pas trop s’alarmer, & que sur un simple avis on ne mettoit pas tant d’honnêtes gens en alarmes pour une affaire où l’on ne tiroit pas ses frais. La compagnie se retira, & monsieur le Président, informé de la rumeur qui étoit arrivée à Sainte Pélagie, attendoit qu’on vînt le demander de la part de Laverdure, lorsqu’il entra avec son air tranquille & délibéré, & rendit compte de ce dont il avoit été chargé. Monsieur de Mondorville ne lui parla de rien, & n’en étoit pas moins curieux de savoir comment il s’étoit tiré de ce mauvais pas. Sans doute vous avez la même curiosité, cher Marquis. Il n’avoit eu aucune peine à se délivrer de l’embarras: il ne s’y étoit point trouvé. Voici le fait. Un petit malheur de hazard nous sauve très-souvent de grandes infortunes.

Laverdure, déguisé à son ordinaire, étoit en chemin pour rendre sa visite à Rozette. Il est bon que vous remarquiez, cher Marquis, que le drôle en étoit un peu amoureux, & qu’en faisant exactement mes affaires il croyoit qu’il avançoit les siennes: deux motifs bien puissants le conduisoient, l’intérêt & l’amour; il n’est point étonnant qu’il fût si animé à exécuter mes ordonnances. Dans sa route il fut rencontré par deux jeunes gens, qui, la tête encore un peu échauffée du vin de Champagne dont ils avoient abondamment éprouvé les piquantes douceurs, l’arrêterent, & après l’avoir considéré quelque tems, s’imaginerent avoir trouvé en lui une Déesse des plus charmantes, & en conséquence vouloient que sa Divinité les conduisît dans un temple où ils pussent lui faire des offrandes proportionnées à ses mérites. Vous voyez, Marquis, que le bandeau que Bacchus met sur les yeux des mortels est plus épais encore que celui de l’Amour: l’un empêche de voir, mais l’autre fait voir trouble; rien n’est plus pernicieux qu’une fausse lumiere.

Laverdure se défendit en vain; il essuya les compliments les plus flatteurs, & se vit donner les épithetes les plus tendres: il m’a avoué que, quoique d’un sexe qui n’entend pas ordinairement de fadeurs & qui ne fait qu’en débiter, il avoit senti la tentation à laquelle on expose une jolie femme en lui détaillant des fleurettes. Ne pouvant se débarrasser de leurs mains, & craignant qu’en affectant trop la femme d’honneur on ne vînt à examiner de trop près cet honneur là, qui, comme tout autre, perd souvent à l’examen, il invita ces messieurs à venir se reposer chez lui: ces jeunes entreprenans lui avoient demandé cette faveur, de façon que ce qu’il avoit alors de mieux à faire étoit de la leur accorder. Ils monterent en Fiacre, & le Cocher eut ordre de les conduire dans un endroit qu’il nomma. Ne songeons pas, pour un moment, que Laverdure est un Domestique, & imaginons que cette affaire arrive à un de nos amis. Elle nous intéressera davantage.

La plaisante figure que faisoit alors notre homme! Je m’imagine voir ces jeunes gens le caresser, l’embrasser, lui tenir de galants propos: lui se défendre d’un baiser de l’un, écarter les mains libertines de l’autre, quoiqu’il eût pu les rendre très-sages en leur laissant une minute toute liberté de ne le pas être. Il étoit très-plaisant aux uns de se croire en possession de jolies choses, & de vouloir s’en emparer, & à l’autre de défendre très-sérieusement ces jolies choses, qu’il n’auroit pas si bien défendues s’il en eût été le possesseur. On fait pour le mensonge ce qu’on n’auroit pas le courage de faire pour la réalité.

Enfin la compagnie arriva au lieu marqué: c’étoit à l’endroit où Laverdure avoit coutume de prendre ses habits de déguisement. Une de ses cousines à la mode de Paris y demeuroit, qui reçut fort bien ces nouveaux venus & qui leur fit perdre en un moment la passion violente qu’ils avoient conçue pour le bel Adonis de rencontre. On proposa des raffraîchissements, ces messieurs en avoient besoin & ils en firent suffisamment les frais. Cependant comme les tentations qui les avoient accompagnés dans l’équipage étoient augmentées, on voulut, à la faveur de la colation, badiner sur ce qui y donnoit lieu, & de-là en traiter à fond la matiere. Laverdure s’étoit bien promis de pousser l’aventure, mais jusqu’au point que sa parente ne seroit point forcée à enfreindre les bienséances. Voyant néanmoins qu’elle seroit bientôt dans le cas de se défendre à force ouverte, & connoissant qu’une femme n’a jamais l’avantage lorsque l’attaque est de longue durée, il se retira dans la chambre voisine, & ayant alors abandonné son ajustement féminin, il reparut aux yeux de la compagnie en homme, & par sa présence subite effraya les convives. Armé d’une espece de couteau de chasse qui n’y avoit jamais servi, il s’avance vers ces messieurs, & avec des paroles emportées leur commande de sortir promptement, sous peine de se voir étendus sur le pavé. Notre homme est brave, cher Marquis, & si je l’en crois, il fit trembler ces deux jeunes gens, qui descendirent en diligence d’une maison où on leur préparoit une si mauvaise récompence des frais qu’ils avoient faits pour y être bien reçus. Laverdure, qui ment peut-être, & fait le généreux après coup, m’a protesté qu’il les avoit poursuivis jusques dans la rue: peut-être étoit-ce de paroles, alors le fait devient assez vraisemblable. En un mot il se tira d’intrigue de la part de ces jeunes gens: sa prudence & le hazard lui sauverent pour cette journée le malheur que son Maître lui avoit machiné.