Le Président piqué de n’avoir point réussi continua à le faire épier. Dès le lendemain Laverdure fut trouver Rozette, à qui il raconta son aventure & lui amplifia sans doute sa hardiesse & son courage. Après la victoire le soldat le plus lâche a droit de faire son éloge. Il resta ce soir là moins long-tems qu’à l’ordinaire, & par son bonheur il esquiva une visite que les gens de la maison firent, sur un second avis anonyme qui leur étoit envoyé par le Président. Pendant plusieurs jours il ne put être découvert: s’il se fût douté qu’on lui préparoit quelque tour, jamais on n’y auroit réussi. La vengeance veille, & la simplicité s’endort sur la foi de son innocence.
Enfin le Président, outré de ne pouvoir réussir, suivit lui-même son Domestique, & l’ayant vu entrer au Couvent, fit avertir le Commissaire, la Supérieure, & une compagnie du Guet, & découvrit que c’étoit à Rozette à qui on en vouloit. On ne douta plus de rien. Laverdure ayant voulu sortir apperçut quelque tumulte, & qu’on le considéroit de près; il soupçonna que la visite faite dans le Couvent quelques jours avant, & dont il avoit entendu parler, pouvoit le regarder: il craignit. Mais, sans perdre la tête, il imagina que ce tour venoit de la part de son Maître, & en rapprochant diverses circonstances, il en fut convaincu. Il pensa à se sauver, & ensuite à s’en venger. En un instant il eut quitté son ajustement de femme, & il se trouva en petite camisolle blanche; & ayant par hazard un bonnet brodé dans sa poche, il le mit sur sa tête & passa au milieu de la Garde & des Religieuses comme quelqu’un qui étoit entré par curiosité, ou comme un jardinier de la maison. S’étant même abouché avec un Sergent, il lui dit en confidence que celui qui s’étoit introduit étoit un homme de condition, & lui avoua sous le secret qu’il se nommoit le Président de Mondorville, qui étoit amoureux d’une Religieuse. Le Sergent le dit au Commissaire, qui, sur cet avis, trancha toute difficulté, fit ouvrir les portes, & se retira en recommandant aux Religieuses le secret sur cette affaire. Les gens de Robe n’aiment point à avoir de discussion les uns avec les autres. Sans ce stratagême Laverdure restoit dans le Couvent, & il eût pu être découvert. Ce prétendu secret se divulga, & on fut d’autant mieux persuadé de la vérité de la chose, que l’on avoit vu le carrosse du Président arrêté dans une rue voisine, précisément pendant cette expédition. Laverdure dissimula avec son Maître, qui n’osa lui parler de cette aventure.
Les Religieuses, dont la curiosité avoit été si cruellement tourmentée par Rozette, profiterent de l’occasion, & ayant un sujet de la punir la saisirent avidement: on avoit trouvé les habits en question dans le parloir, & on avoit reconnu ce déguisement sous lequel quelqu’un depuis long-temps venoit faire la cour à Rozette. La pauvre fille fut enfermée dans une chambre obscure, au pain & à l’eau, & y demeura jusqu’à ce qu’enfin, par le moyen de monsieur le Doux, elle en sortit, pour n’y rentrer sans doute de ses jours.
Le Président ne put se contenir ayant entendu dans le monde que l’on affirmoit qu’il s’étoit travesti pour enlever une fille de Sainte Pélagie, & que les Religieuses le publioient. Il se fâcha d’abord, & en rit après. Ce fut alors qu’il voulut savoir tout de son Domestique: celui-ci le lui raconta fidelement. Le drôle trouvoit son orgueil flatté à tracer ses avantages contre son Maître: il en reçut son pardon. Mais le Président eut beaucoup de difficulté à ne se pas brouiller avec moi, parce que je ne lui avois pas confié mon secret, & que je l’avois exposé à des démarches qui avoient tourné à son désavantage. Ah! cher Marquis, qu’il étoit piqué de n’avoir pu réussir! Autant qu’il étoit sérieux lorsqu’on lui parloit de sa prétendue expédition conventuelle, autant je m’en divertissois à ses dépens. Ainsi souvent ceux qui veulent jouer les autres sont-ils joués eux-mêmes. On ne hazarde point à faire du bien à quelqu’un; il y a tout à appréhender à lui préparer des embûches.
L’état affreux où je savois qu’étoit Rozette me désespéroit. J’eus recours à M. le Doux. Je le pris en particulier, & lui ayant abandonné certains rayons de mes tablettes remplis de pots de confitures, je lui exposai mes chagrins. Le ton pathétique que j’employai le toucha. Les Dévots ont l’ame tendre, & quand on a une fois trouvé le chemin de leur cœur, on est assuré de leur faire exécuter les choses les plus difficiles. Je lui déclarai d’abord que puisqu’il étoit ami de mon pere, & de notre famille, il devoit le faire voir à cette occasion, en empêchant quelque coup d’éclat que j’étois résolu de hazarder. Voyant que mon discours ne faisoit pas une impression assez vive sur son esprit, je lui racontai comment Rozette étoit actuellement dans l’état le plus affreux: je ne lui dissimulai point que c’étoit à cause de moi; mais profitant de la circonstance des livres pris chez elle, & de la confession qu’elle avoit faite de son attachement au parti des Appellants, je fis entendre à M. le Doux que l’on avoit été charmé d’avoir trouvé la rencontre de Laverdure, pour la punir de la premiere aventure, & que cette fille alors souffroit pour la bonne cause. Pour achever de déterminer mon Dévot, je le priai de s’informer de la vérité de ce que j’avançois, & je lui donnai tous les éclaircissements nécessaires. Il m’assura que sa protection seroit le fruit de la vérité que je lui aurois exposée. Il promit que sans faute il me rendroit réponse dans trois jours. Je l’embrassai: je lui fis plaisir; & en me remerciant il me dit qu’il seroit bien heureux s’il pouvoit gagner une si belle ame au Seigneur, & qu’il n’en désespéroit pas.
Lorsqu’il s’agit du soulagement de leurs freres tous les gens de parti sont très-ardents. M. le Doux fut en me quittant constater la vérité de ce dont je l’avois entretenu. N’ayant pu être instruit de tout en un jour il n’abandonna pas sa résolution.
Pendant ces recherches, instituées & suivies en faveur de Rozette, je m’amusai auprès d’une Dame assez connue dans le monde par sa grande ferveur, & qui quoiqu’à vingt-neuf ans, a déjà affiché la plus éminente dévotion.
Je passe à une femme de cinquante ans, qui a l’orgueil de vouloir se faire remarquer, d’abandonner le rouge & les mouches, de se mettre sous la direction d’un homme célebre, enfin de faire semblant de vouloir abandonner le monde; mais je ne pardonne pas à une veuve qui n’est pas encore dans sa trentieme année, qui a de l’esprit, du bien, des graces, de la beauté, qui peut faire les charmes du Public, d’aller se renfermer dans une société de Bigotes ou de Directeurs. Qu’arrive-t-il? Telle femme dit au monde qu’elle le quitte, afin que le monde l’engage à rester: hé bien! ce monde-là la prend au mot, & elle se trouve obligée à jouer par pique ce que dans le fond du cœur elle est au désespoir de pratiquer à l’extérieur. Aussi, cher Marquis, semblable vertu est bien sujette à se démentir: un souffle la dérange; & accoutumée à ne se soutenir que par la vue de ceux qui l’admirent, si elle se trouve seule avec elle-même, elle chancelle: je réponds moi qu’elle est tombée si jamais elle se rencontre vis-à-vis le plaisir.
Madame de Dorigny[N] depuis un an étoit un exemple d’édification: la bonne odeur de sa charité étoit répandue dans tout le Marais. Je la voyais depuis quelque tems, & même elle avoit eu la bonté de me mener aux Sermons choisis du Pere Regnault; à ces Sermons qui se prêchent aux extrêmités de Paris, où on choisit exprès une petite Eglise afin d’y faire foule.
Un soir que j’avois collationné avec elle, elle se mit à médire de plusieurs Dames de ma connoissance d’une façon qui me parut indigne. J’oubliai alors les charmes de ses yeux, les agrémens de sa personne, & je ne vis qu’avec une espece d’indignation la plus belle main du monde, qu’elle affectoit de me faire remarquer, en prenant un soin particulier de me servir à diverses reprises les mets les plus délicats. Je commençai dès-lors à jetter les fondemens d’une punition qui pût lui être d’autant plus sensible qu’elle la privoit pour un temps d’une satisfaction, pour la jouissance de laquelle elle avoit sacrifié son appareil de vertu & ces beaux dehors, dont il n’y a que les sots qui soient dupes. Ne sachant trop où aller, après avoir quitté M. le Doux, je me fis conduire chez elle: son Portier me dit que Madame n’étoit pas visible. J’insistai; on fut lui dire mon nom: j’eus permission d’entrer. Elle vint au-devant de moi en robe courte, mais d’une étoffe des plus belles; en garniture simple, mais de points d’Angleterre, & avec des manchettes semblables, quoiqu’à un seul rang. La fraîcheur de son visage, & la sérénité qui y régnoit, étoient l’image de la paix de son cœur: le trouble devoit bientôt y exciter une cruelle tempête. Elle tenoit en ses mains un gros livre relié en maroquin noir; elle me dit qu’avec ma permission elle alloit achever ses petites heures: elles me parurent bien longues. En attendant j’examinai l’ameublement, qui étoit d’un goût exquis. Je parcourus des yeux ce cabinet, où il brilloit un luxe étudié, & où je voyois par-tout des meubles qui n’avoient pas été inventés par la mortification. Il n’y a que les mondains qui ignorent l’art de se procurer les véritables commodités de la vie.