L’office fini, mon aimable Dévote vint me rejoindre, & par un air presque étourdi, elle sembloit me dire que pour être une Sainte elle n’en étoit pas moins charmante. Notre conversation roula sur la conduite qu’on tenoit dans le monde, sur les spectacles, les cercles, les parties, &c. Le tout pour avoir occasion d’en médire, & cependant d’en entendre faire l’histoire. On mit sur le tapis les aventures galantes de madame de Brepile, de madame de Selrez & de quelques autres. On parla des miennes, & on me dit, d’un air d’amitié, qu’en conscience je ne pouvois pas porter ma figure, parce qu’elle étoit capable de faire naître des désirs. J’en avois effectivement déjà excité chez madame de Dorigny; ses yeux me le disoient, & dès ce jour il n’eût tenu qu’à moi d’en avoir une confirmation. Ses regards me signifierent qu’elle m’aimoit, qu’elle me le déclaroit: les miens furent assez barbares pour ne lui pas rendre sa déclaration. Elle me parla d’un livre, qui, à ce qu’elle disoit avoir entendu dire, faisoit un grand bruit dans le monde: elle me le demanda; je lui répondis que je l’avois, mais qu’il étoit écrit trop librement, & qu’elle en seroit scandalisée. Elle parut de mon avis; mais elle revint à son but par un détour, en s’informant si tout le livre étoit du même style. Je lui répliquai qu’il y avoit des endroits que toute personne pouvoit lire. Ce sont ces endroits-là que je veux examiner, reprit-elle, afin de décider si cet ouvrage est aussi bien dicté que le publie la renommée, qui exagere toujours. Je n’exagere point moi, lorsque je vous affirme, cher Marquis, que ma Dévote n’étoit plus maîtresse d’elle-même. Je lui promis de le lui envoyer le lendemain: elle l’exigea pour le soir. Je le lui fis tenir, & par malice je glissai dedans deux estampes capables de rallumer des feux qu’une jeune veuve doit ressentir avec plus de violence, parce qu’elle en a encore les dernieres étincelles en son ame.
Je retournai le lendemain, en sortant du Palais, savoir si mon livre avoit plu: je le savois à n’en pas douter. On me dit qu’on n’en avoit encore parcouru que quatre pages, mais qu’on en étoit assez contente. Elle ne m’en imposoit pas avec son ingénuité; je suis trop convaincu qu’une femme est sans réserve lorsqu’elle entre dans la carriere de l’amusement. Je fus invité à dîner. Je ne me fis point prier: je renvoyai mon carrosse. On me vanta beaucoup l’esprit d’un certain Ecclésiastique qui devoit nous faire compagnie. Il vint, je ne trouvai qu’une espece de béat; sans doute, qu’il ne brilloit que quand il étoit à table tête à tête: son esprit n’étoit pas un esprit de trois couverts.
Notre dîner fut des plus sensuels; le café qui le suivit m’embaumoit: si j’étois à mon particulier je voudrois une main dévote pour m’apprêter tous mes besoins. Un tiers nuisoit à la conversation que nous devions avoir madame de Dorigny & moi; elle écarta pieusement le saint homme en l’envoyant porter à l’autre extrêmité de Paris du soulagement à quelques malades. D’une main la jeune veuve répandoit des bienfaits, de l’autre elle appelloit le plaisir & écartoit les obstacles. Les passions ont toutes leur politique particuliere; mais la plus sure est celle qui est couverte de l’extérieur de la réforme.
J’étois assis auprès de madame de Dorigny; soit par négligence, ou soit par la faute d’une épingle, on appercevoit au-dessous de son mouchoir de cou l’extrait d’une gorge d’une blancheur éblouissante. Je lui en fis compliment; elle rougit. Sa mule, de couleur noire, étoit si petite qu’à peine pouvoit-elle lui servir; un mouvement léger causa sa chûte, je la ramassai & ne pus m’empêcher de me récrier sur une jambe dont j’avois apperçu toute la finesse. On me pria de glisser sur ces choses. De la jambe à la gorge, de la gorge à la main, de la main à la taille, toute sa personne étoit pour moi l’occasion d’un éloge: insensiblement notre conversation s’anima, & chaque chose dont je faisois le panégyrique servoit à trouver dans telle ou telle Dame de notre connoissance un défaut opposé à cette perfection. J’en fus choqué, & si je jouai le passionné, ce fut pour punir cette belle médisante. Enfin, de propos en propos, après avoir baisé sa main, j’osai m’approcher de sa gorge & de son visage: elle voulut détourner le coup; mais sa bouche vermeille, qui n’entendoit rien à telle défense, reçut les marques de mon ardeur, qui ne lui étoient pas destinées. Un baiser en exige un second; le second trouva moins de résistance: après m’être donné tout le temps d’amener une attaque éclatante, avec la plus mauvaise volonté du monde & la plus grande malignité, je redoublai mes efforts. Ne gardant plus de mesure, j’enleve madame de Dorigny entre mes bras; je la transporte sur un lit de repos dans son cabinet; j’en ferme la porte & je lui demande à genoux le pardon d’une offense dont jamais femme ne s’est offensée. La belle ouvrit mollement les yeux; la foiblesse les lui referma, & poussant un soupir, elle me dit d’une voix tendre: ah! cher Conseiller, je me damne. Et moi je me sauve, m’écriai-je; & aussi-tôt je courus à la porte pour sortir. Ce mot la réveilla: jugez dans quelle fureur elle entra alors. En un moment le feu pétilla dans ses yeux, la colere fermenta dans son cœur, s’étant relevée avec fureur, elle s’avança vers moi pour m’accabler de reproches. Je n’avois pu ouvrir le cabinet, parce qu’il y avoit un ressort secret. Je fis de cette nécessité une ressource; je me retourne vers elle & lui dis en riant, que ce que j’en avois fait étoit une plaisanterie. Comme elle n’écoutoit pas mes raisons, & qu’elle exigeoit une réparation, je la regardai tendrement: elle m’envisagea de même; des larmes coulerent de ses yeux. Quel cœur n’eût pas été attendri? Je m’approche d’elle, je la reprends entre mes bras, & dans les effusions de mon repentir je lui fis goûter que c’étoit un bonheur pour elle que j’eusse failli, & que ma faute étoit la plus heureuse du monde. Ah! cher Marquis, que j’éprouvai de délices! Que je bénis mille fois ce fortuné ressort qui m’avoit forcé à jouir de mon bonheur. Deux heures se passerent à gémir sur ma faute, & je ne quittai ma belle qu’après en avoir obtenu mon pardon en doublant & triplant mes œuvres satisfactoires.
Je me retirai vers le soir, avec promesse de revenir. Je n’y ai pas manqué depuis, le plus souvent que j’en ai trouvé l’occasion. J’ai conservé du goût pour la pénitence, & madame de Dorigny en garde pour la volupté, la critique & la simagrée. Après tout, j’aurois été un grand sot de n’avoir pas profité de mon aventure: j’aurois puni la médisance, je n’aurois pas détruit le mal, & je me serois privé d’un plaisir inexprimable. Profitons de l’occasion, & pour mortifier les autres ne nous interdisons pas le plaisir: sa fleur ne dure qu’un jour; insensé qui la laisse périr sans en avoir éprouvé les douceurs.
Monsieur le Doux étoit enfin sûr de l’exactitude de mon rapport, & ne doutoit plus que je ne lui eusse accusé juste. Il avoit trouvé le moyen de parler à Rozette, qui, pour cette fois, ne s’étant pas livrée tout d’un coup par ses réponses, en avoit donné assez à entendre à son futur libérateur, qui lui promit de la revenir voir. Ce fut dans cet esprit de contentement que le saint homme vint me trouver & me protester qu’il me rendroit service, en m’assurant que le soir il seroit en état de porter de bonnes nouvelles à la prisonniere. M. le Doux avoit obtenu par amis un ordre de monsieur le Lieutenant de Police pour parler à Rozette à sa volonté. Cependant il en avoit touché quelque chose auprès de mon pere, qui n’avoit point voulu absolument y entendre. M. son Directeur en cette circonstance n’avoit pas eu plus de privilege qu’un simple ami.
La visite devoit se faire le soir même; je fis ce que je pus pour déterminer mon protecteur à me laisser l’accompagner, afin de m’entretenir avec Rozette: il me refusa, & si j’en vins à mon honneur, ce fut malgré lui, & j’en eus obligation à Laverdure.
J’étois triste & rêveur après le dîner. Le Président m’envoya son Domestique affidé pour me demander si je voulois faire un médiateur chez mademoiselle de l’Ecluse. Vous la connoissez, cher Marquis; c’est la femme soi-disant d’un Officier, qui donne à jouer pour l’amusement des autres & pour son profit. Il s’y rencontre assez bonne compagnie en hommes & assez libertine en femmes. Il ne se passe rien dans cette maison; mais il est bien commode d’avoir quelques endroits dans Paris où on puisse voir aisément de jolies personnes sans scandale, & en choisir à son gré sans avoir la réputation & l’air d’en chercher par besoin. Je fis faire réponse que je m’y rendrois sur les huit heures. J’étois instruit qu’il s’y trouvoit depuis peu une jeune Provinciale qui venoit solliciter un procès à Paris. Tel est mon cœur, il est avide de tout, & ressemble en amour & en volupté à ces enfans qui ont envie de tout ce qu’ils voient.
Cependant je m’étois entretenu avec Laverdure des moyens de voir Rozette. Je lui avois parlé de la visite que lui devoit faire ce jour même monsieur le Doux. Il ne trouva rien de si simple que de l’y accompagner, & m’ouvrit son sentiment. On s’imagineroit que ce garçon avoit la tête remplie de stratagêmes, & que, nouveau Mascarille, ses ressources se varioient à l’infini. Point du tout; il n’a qu’un seul chemin; il ne connoît qu’une seule façon de se tirer d’intrigue: quoique ce soit toujours la même, la même lui réussit toujours; avec lui on n’a pas la surprise de l’invention, on n’a que celle de la réussite. Je m’abandonnai à lui. Il s’étoit travesti pour parler à Rozette, il jugea à propos que je me déguisasse aussi pour jouir de la même faveur. Il me conseilla de m’habiller en Ecclésiastique & de me mettre dans le même appareil que monsieur le Doux, n’étant point embarrassé comment il se conduiroit pour le reste. Le parti accepté, j’écrivis aussi-tôt à un Abbé de mes amis, Docteur de Sorbonne, de m’envoyer une soutane, un manteau long, un rabat & le reste de l’ajustement. Sans soupçonner l’usage que j’en espérois faire, & même sans daigner s’en informer, il me fit tenir ce que je lui avois demandé. Le tout porté dans la chambre de Laverdure, je m’équipai en Ecclésiastique. La perruque qui couvroit mes cheveux avoit un air modeste, mais étoit peignée & arrangée comme par les mains de la régularité: la calotte, qui en couvroit une partie, étoit très-luisante & brilloit avec affectation. Enfin mon extérieur étoit uni & recherché, & j’avois, sauf mes yeux qui sont toujours libertins, la représentation d’un saint Directeur, jeune à la vérité, mais qui n’en est que plus chéri des bonnes ames.
Je ne me trouvai point du tout emprunté sous cette nouvelle forme; j’ai porté le petit collet à Saint Sulpice plusieurs années, & les médisants ont attribué à cela le fond de galanterie qui fait mon apanage. Je m’enfonçai dans une chaise à porteur, & Laverdure me suivit à Sainte Pélagie. Il s’informa s’il n’y avoit point un Ecclésiastique de telle & telle façon qui fût entré; on lui dit qu’il y étoit depuis une demi-heure. Il demanda ensuite si son Maître n’y étoit pas; on lui repliqua qu’on ne connoissoit pas son Maître: alors feignant d’être embarrassé, il dit qu’il seroit grondé; que son Maître étoit monsieur l’Abbé de Calamort, Abbé d’une Abbaye qu’il institua subitement, & qui devoit être avec cet Ecclésiastique qui étoit entré, puisqu’il avoit une permission de monsieur le Lieutenant de Police pour visiter aussi le Couvent. Il dit, & sortit pour m’avertir d’entrer.