Il me précéda en disant à la Touriere: ma Sœur, voici mon Maître, conduisez-le au parloir où est monsieur le digne Prêtre qui est déjà entré. La bonne fille ouvrit la porte. J’avançai, non sans trembler, & sans rire en même-temps. Sur mon passage je fus examiné par plusieurs Religieuses ou Pensionnaires, que je ne regardai pas par crainte: le Couvent en fit honneur à ma modestie. Quelle fut la surprise de monsieur le Doux en me voyant! Que faites-vous, monsieur le Conseiller, s’écria-t-il! vous voulez donc nous perdre? Heureusement il n’y avoit personne qui pût nous entendre. Rozette fut transportée de joie: sans ce que venoit de faire le saint homme elle eût eu peine à me reconnoître. Paix, dis-je au Directeur: la chose est consommée, il s’agit de ne pas faire de bruit. Il voulut me haranguer; mais je lui fis sentir l’inutilité de son sermon, & combien il seroit mal placé. Je dis à Rozette les choses les plus vives & les plus expressives; je lui glissai une lettre qui étoit toute prête, dans laquelle je l’avertissois que le lendemain je reviendrois si je pouvois réussir. Monsieur le Doux, qui étoit sur les épines, termina la conversation & la visite en donnant parole à Rozette que dans trois jours elle ne coucheroit pas à Sainte Pélagie, & en l’exhortant à rentrer en elle-même & à se conserver dans ses bons sentiments. Il y a toujours de la ressource avec les personnes d’esprit, me disoit monsieur le Doux; je ne désespere que des sots: cette fille a beaucoup d’intelligence.

Nous sortîmes, & en sortant je fus considéré par quelques Religieuses, qui aparemment avoient du goût pour les Ecclésiastiques de figure revenante. Je renvoyai mes porteurs & montai en Fiacre. Ce fut alors qu’il me fallut essuyer les remontrances les plus raisonnables & les plus légitimes. Monsieur le Doux, quittant le caractere de son nom, me traita durement, me reprocha que je profanois l’habit de l’Eglise, que je le rendois complice d’un crime affreux, & que puisque je n’avois pas plus de tête, ni de religion, il ne me verroit plus; qu’il avertiroit mon pere de ma conduite, & qu’il abandonnoit Rozette. Ce dernier article me touchoit plus que tous les autres.

Je lui demandai excuse, je lui promis d’être plus retenu & je fis tant par mes caresses qu’il s’adoucit: sur-tout lorsque je lui eus reproché qu’il n’étoit pas juste qu’une fille qui souffroit pour la vérité fût malheureuse plus long-temps par mon imprudence.

Je le descendis chez lui. Je changeai promptement d’habits aussitôt que je fus arrivé chez Laverdure. Ce qui est plaisant, c’est que le Cocher, que je payois libéralement, me dit, en me saluant d’un air malin, que je n’étois pas si méchant qu’un certain jour où je l’avois bien battu, & que le Seigneur m’avoit fait une grande grace de me faire Prêtre: & en montant sur son siege il ajouta qu’il me souhaitoit une bonne cure. C’étoit ce coquin de Fiacre qui m’avoit conduit chez Rozette deux mois auparavant, & que mon pere avoit trouvé dangereusement malade à la Villette.

Il étoit près de neuf heures lorsque je rendis ma visite à madame de l’Ecluse: j’y trouvai de jolies femmes, & le Président, qui étoit fort occupé auprès d’une. Content & joyeux de la réussite de l’entreprise que je venois d’exécuter, je communiquai ma joie à toute la compagnie: je fis même des folies, jusqu’à un point, qu’une Dame de plus de quarante ans, & très-grave, devint amoureuse de moi. Elle en fut pour ses avances; car ma foi je n’avois pas la moindre petite tentation d’y répondre. Le temps viendra où pour mon malheur je me trouverai dans le même cas: alors, sans espoir pour l’avenir, je m’amuserai du passé, & cette considération pour un vieillard équivaudra aux espérances de la jeunesse: un retour sur ce qui a précédé ne vaut-il pas un prospectus de ce qui peut arriver quelque jour?

Je refusai ce soir-là plusieurs soupers fort bien composés; & devant faire le lendemain une folie, je voulus m’y préparer par la sagesse. Je demeurai à la maison, & fis compagnie à mon pere assez tard, après quoi je me retirai à mon appartement, où je reposai tranquillement toute la nuit.

Dès le lendemain matin je vis arriver Laverdure, qui s’informa de la façon dont tout s’étoit passé. Je la lui racontai: il m’encouragea à y retourner le soir; je lui promis de n’y pas manquer. Je lui ordonnai de dire à son Maître que je le retenois pour souper le surlendemain absolument, & qu’il ne s’engageât à rien avec personne.

En même-temps je reçus une lettre de madame de Dorigny, qui me prioit de passer chez elle. Cette lettre étoit écrite de façon à pouvoir être lue du plus sévere Casuiste, & cependant des plus expressives pour quelqu’un qui comme moi avoit la clef de ses sentiments & de son cœur. Je fis réponse que je m’y transporterois dans l’instant. Je montai en carrosse, & quoiqu’en robe de Palais je lui fis ma visite, excusant mon habillement sur la passion que j’avois de lui faire ma cour. Elle me reçut à sa toilette: les Dévotes en ont une moins brillante que celle des coquettes du monde; mais plus choisie, & mieux composée. Les odeurs qui remplissoient les boîtes n’étoient pas fortes & en grande quantité; mais elles étoient douces & répandoient un parfum suave qui embaumoit légerement la chambre & vous flattoit délicieusement l’odorat. Son linge de nuit, garni d’une dentelle, petite, mais fine, étoit travaillé avec goût; sa robe de Perse, son jupon de satin piqué, ses bas extrêmement fins, ainsi que sa chaussure; enfin tout son déshabillé accompagnoit bien sa taille & sa figure. Ses yeux se fixerent sur moi tendrement, les miens lui rendirent ce qu’ils inspiroient, & pendant qu’on nous préparoit un chocolat voluptueux, je m’approchai d’elle & cueillis sur sa bouche un nectar tel que celui qui étoit préparé pour les Dieux.

Je ne fus point tenté alors de me sauver. Je contemplois l’heureuse situation dans laquelle elle étoit; mais un miroir me faisoit appercevoir qu’en perruque longue & en robe je ne pouvois me hazarder sans péril. Je l’embrassois néanmoins: ses belles mains me serroient avec transport: animés tous les deux, elle voulut bien, pour cette fois seulement, après avoir tiré des rideaux de damas qui déroboient presque la lumiere, se prêter à ma commodité, ou plutôt à la nécessité. Oui, cher Marquis, dans un lieu embelli par le goût, disposé par la délicatesse & le plaisir, je contemplai sans obstacle la divine madame de Dorigny.

Placé sur un sofa violet, & elle à mes côtés, exerçant en cette attitude la fonction de Juge, ayant mis un bandeau sur mes yeux & couvrant les siens de mille baisers, je rendis à ses charmes toute la justice qui leur étoit due. Quel bonheur de prononcer un Arrêt, quand on le met ainsi soi-même à exécution.