Ne pouvant demeurer plus long-temps, parce que l’heure du Palais me pressoit, je la quittai avec peine, & courus où mon devoir m’appelloit; mais où il ne me devoit pas causer tant d’amusement. Cher Marquis, si vous devenez sensuel, délicat & raffiné en plaisirs, prenez-moi une Dévote pour amie, vos vœux seront comblés: elles seules ont la clef du bonheur; il faut qu’elles vous introduisent elles-mêmes dans son temple.
Mon premier soin, vers les quatre heures du soir, fut de me transporter chez Rozette. A mon habillement & à la visite de la veille on me laissa entrer. Une Mere vint m’entretenir en attendant l’arrivée de celle que j’avois demandée: je ne m’ennuyai pas, parce qu’elle me laissoit voir un visage frais, & une gorge qui s’élevoit de temps à autre avec une grande envie de se faire remarquer. Le bruit s’étoit répandu dans la Communauté qu’il y avoit un Ecclésiastique au parloir S. Jean, qui étoit beau comme l’Amour: les filles de Couvent outrent tout.
Là-dessus les Meres, Novices, Sœurs, Pensionnaires vinrent successivement me regarder, sous prétexte qu’on les démandoit à la grille. J’eus la satisfaction de voir de jolies physionomies. Quel dommage de tenir en cage des oiseaux si charmants & qui ne demanderoient qu’à voltiger! Rozette arrivée me remercia de ma visite: nous nous dîmes mille tendresses, nous nous embrassâmes autant que nous le pouvions au travers des grillages. Je lui protestai que je la tirerois de sa captivité dans peu: elle me protestoit un amour éternel. Pendant que nous étions collés pour ainsi dire contre les barreaux, une Religieuse, qui nous vit, crut que je la confessois, & le dit à ses compagnes.
Depuis près d’une heure que j’étois avec ma chere amie, mon tempérament étoit devenu extrêmement violent: il étoit encore animé par l’obstacle. Celui de Rozette, qui se reposoit depuis long-temps, étoit au moins égal au mien: n’entendant venir personne, nous nous hazardâmes à une entreprise difficile.
Je montai sur une chaise; elle fit de même de son côté: malgré l’embarras de mon habit, la crainte qu’il ne vînt quelqu’un, & les barreaux maudits, par son adresse & la mienne, je touchois au séjour de l’amusement. Dix fois j’y eusse trouvé mon bonheur en tout autre lieu; mais soit que la visite que j’avois rendue le matin très-amplement à madame de Dorigny me nuisit alors, soit que ce grillage fût funeste par sa fraîcheur, je ne profitois pas de ma position. Cependant j’étois justement sur le point de conclure mes projets; déjà un petit frémissement secret, avant-coureur du succès, m’avertissoit de ma félicité; déjà Rozette y avoit contribué deux fois, & pour la troisieme s’y livroit encore, lorsque nous entendîmes du bruit: tout fut perdu, nous nous remîmes en notre place. Le destin des entreprises ne dépend jamais que d’un instant. Une imagination comme la vôtre, cher Marquis, se représente aisément combien étoit plaisante notre attitude.
J’ai beaucoup d’estampes, très-gaillardes, mais aucune des miennes ne copie une situation dans ce goût: c’est bien-là un sujet à burin. Si je voulois plaisanter, je vous dirois que je ne comprends pas comment toute la grille n’a pas fondu, se trouvant ainsi entre deux feux.
C’étoit une Touriere, dont la marche heureusement pesante nous avertit de son arrivée. Elle me dit que deux Meres & trois Sœurs me demandoient au confessionnal. Il est bon de savoir que lorsque quelque Prêtre vient souvent dans une Communauté, & qu’il a le bonheur de plaire, il est accablé par les Religieuses, qui veulent lui ouvrir l’intérieur de leur conscience. Un Directeur de vingt-quatre ans ne seroit pas mal le fait d’une douzaine de Cloîtrées: une douzaine de gentilles Cloîtrées ne le seroient que trop d’un Directeur de cet âge.
Je répondis à la commissionnaire que je ne pouvois pour le présent; que j’en étois fort mortifié, mais que le lendemain à la même heure je donnerois à ces Dames le temps qu’elles exigeroient; que je me ferois un honneur de me rendre à leurs ordres. On porta ma réponse, on me pria de ne pas manquer à ma parole, & l’on me demanda mon adresse, au cas que quelqu’une des Meres se trouvât incommodée: je donnai celle de mon ami, Docteur de Sorbonne. Craignant d’être encore importuné je me retirai. J’ai oublié de dire que depuis deux jours Rozette étoit un peu mieux, & qu’à cause du bonheur qu’elle avoit eu, disoit-on, d’aller à confesse à moi, chacune voulut lui rendre visite ce soir-là. Il y eut même quelques Religieuses qui désirerent être filles du monde, pour avoir la satisfaction de raconter leurs aventures à un Confesseur aussi doux que je semblois l’être. Rozette eut soin de dire à celles qui lui parloient de moi, que ma physionomie étoit trompeuse (c’étoit vrai dans un autre sens) & que sous mon extérieur doux & politique j’avois un cœur qui étoit très-rigide pour les pécheresses. La malicieuse se jouoit de la simplicité de ces béguines.
Au sortir de Sainte Pélagie, ayant repris mes habits, je fus trouver monsieur le Doux, qui arrivoit, très-fatigué, & qui, depuis le matin, avoit couru pour intéresser plusieurs saintes ames à la délivrance de ma maîtresse. Il me confia que le lendemain elle sortiroit, malgré mon pere, s’il ne vouloit pas y consentir; que ses amis le lui avoient promis, & que quand il se mêloit de quelque chose il réussissoit absolument & malgré tous les obstacles. Il me dit que le soir il souperoit au logis, & qu’il ne falloit pas que je m’y trouvasse; je le remerciai, &, suivant ses ordres, je fus chercher compagnie. Pour la premiere fois de ma vie je la cherchai raisonnable. On fut étonné en me voyant arriver chez le Comte de Montvert; on m’en fit compliment: je m’y entretins de choses très-intéressantes, soit de la guerre, soit de la politique particuliere. Je mêlai mes éloges à ceux qu’on faisoit de notre Auguste Monarque, duquel, cher Marquis, vous me parlez dans toutes vos lettres avec tant de respect, d’admiration & d’amour. Je vous dirai que je vous estime d’autant plus, que vous rendez plus de justice à un Prince qui égale dès maintenant les Louis XII par son cœur paternel, & les Philippe-Auguste par sa valeur.
Le destin est ordinairement favorable à ceux qui se comportent sagement, du moins il le fut pour moi en cette rencontre. Après le souper on joua pour passer un moment. Monsieur le Comte, qui est d’une santé infirme, s’étant retiré, le jeu s’échauffa. On proposa un lansquenet, j’y hazardai quelques louis. La fortune me favorisa; plus d’un particulier se piqua, & insensiblement, sans presque avoir manqué une seule réjouissance, je me trouvai avoir gagné plus de deux cens vingt louis. La séance finit à mon grand contentement. J’employai une partie de la nuit à songer à mon bonheur & à remercier le Ciel de m’avoir envoyé cette somme dans un temps où elle m’étoit extrêmement nécessaire.