Le lendemain matin encore une lettre de madame de Dorigny: nouvelle invitation au chocolat. M. le Doux vint m’apprendre que mon pere ne vouloit pas absolument que Rozette sortît, & que leur dispute à ce sujet avoit été extrêmement vive; qu’il étoit embarrassé. Comme il me décrivoit ses inquiétudes, mon pere entra, qui, voyant chez moi son Directeur, se douta du sujet qui l’y avoit conduit: sans autre préambule, d’un ton ferme & mâle, il nous dit que Rozette ne sortiroit de dix ans de sa prison, & que je me repentirois de mes démarches. M. le Doux ayant voulu faire quelques représentations, mon pere repliqua un peu durement. M. le Directeur lui ayant dit d’un ton benin & imposant qu’on la feroit bien sortir sans lui, mon pere l’en défia & le piqua d’honneur. Il n’en fallut pas davantage: il n’étoit pas nécessaire d’être fin pour appercevoir qu’un Dévot n’est jamais défié en vain. Il sortit, réunit toutes ses batteries, & intéressa sur-tout madame de Dorigny. Une heure après je me rendis chez cette même Dame: son carrosse étoit prêt, & elle étoit déjà descendue. Mon apparition la fit remontrer: elle me dit qu’elle n’avoit qu’un moment à m’entretenir, parce qu’il falloit qu’elle se trouvât avec deux Dames de la premiere condition, pour obtenir du Ministre, qui étoit alors à Paris, l’élargissement d’une honnête fille enfermée à Sainte Pélagie, qui lui étoit recommandée par un saint Ecclésiastique. Je ne lui dis point que je savois ce dont il s’agissoit; je l’exhortai à cette bonne œuvre, & voulus prendre congé d’elle, pour ne la pas arrêter plus long-temps.
Les bonnes œuvres ne passent jamais qu’après le plaisir. Elle m’engagea à rester un moment. Sous un vain prétexte elle entra dans son cabinet: je n’étois point, comme la veille, en robe. Je l’embrassai, & en ménageant sa coëffure & ses habits, je la poussai sur son lit. Là, dans les transports de ma reconnoissance, je lui prodiguai des satisfactions incroyables: comme elle n’est pas ingrate, dans le même moment elle tâchoit de me les rendre, pour ne pas demeurer en reste. Elle se releva avec des couleurs charmantes, & telles que l’art ne peut les appliquer: rien n’égale celles qui sont broyées par l’Amour, & que la volupté dispense sans affectation.
Je me transportai chez le Président, à qui j’annonçai que peut-être dès le soir même nous souperions avec Rozette. Il se chargea de préparer la fête: nous fûmes au Palais-Royal nous entretenir de ce que nous pouvions faire pour la rendre brillante. Il fut conclu que nous irions à son jardin; que le Chevalier de Bourval s’y trouveroit; qu’il y conduiroit sa maîtresse; que lui Président y ameneroit la petite Tante de l’Opéra-Comique, & que j’aurois Rozette pour ma compagnie. La chose étant comme faite, nous nous séparâmes, & Laverdure eut ordre d’aller tout préparer. J’obtins du Président que je ferois les frais de la fête, puisqu’elle étoit faite pour moi. Nous nous séparâmes. Pour lors je me trouvois dans une grande inquiétude.
Pendant que j’étois à dîner avec mon pere il lui vint un exprès avec une lettre: le Secrétaire du Ministre lui écrivoit qu’il le prioit de donner son consentement à la sortie d’une nommée Rozette, enfermée à Sainte Pélagie, parce que le Ministre ne pouvoit refuser son élargissement à des personnes de la premiere considération. Mon pere vit bien ce que cela signifioit; après le dîner il me fit venir dans son cabinet; & pour n’en pas avoir le dessous, il me dit qu’il vouloit bien faire ce que je désirois; que je n’avois qu’à venir avec lui, qu’il m’alloit rendre Rozette; qu’il me demandoit en grace, si je l’aimois, de ne plus revoir cette fille, & de prendre le parti qu’on me proposoit, qui étoit une héritiere de condition, vertueuse, jeune & belle. Je l’embrassai & lui promis de lui donner toute satisfaction à l’avenir.
Nous montâmes en carrosse, & fûmes chez M. le Lieutenant de Police, qui remit à mon pere l’ordre de délivrance de Rozette. Mon pere, pour me donner la satisfaction en entier, me permit de l’aller retirer: & se doutant bien que je souperois avec elle, il me prévint qu’il ne seroit pas le soir au logis. Quel pere, cher Marquis! je ne puis vous exprimer tout ce que je sentois pour lui en cette rencontre.
Je volai à Sainte Pélagie. Je demandai à parler à la Mere Supérieure: elle vint assez promptement; mais trop lentement au gré de mon impatience. Je lui montrai l’ordre dont j’étois saisi. Après l’avoir tourné & retourné, elle me demanda qui j’étois; je le lui expliquai. Elle s’informa si je n’avois pas un frere Ecclésiastique. Je lui dis que non. Elle étoit en extase qu’il y eût quelqu’un dans le monde qui pût me ressembler si bien: elle ne soupçonnoit pas que j’eusse été effectivement ce Directeur aimable à qui toute la Communauté vouloit confier ses peines de conscience. On fit venir Rozette; je lui dis que j’avois l’ordre de sa délivrance, & qu’elle n’avoit qu’à aller faire son paquet.
Cependant arriva fort embarrassé mon ami le Docteur de Sorbonne, dont j’avois donné l’adresse. Il avoit reçu dix lettres le matin des Religieuses, qui le demandoient au confessionnal. Il faut remarquer que cet ami confesse quelquefois, mais rarement, & qu’il est laid à faire peur. On le produisit à la grille, où on l’attendoit. Dès qu’il se fut nommé on lui dit qu’il se trompoit, que ce n’étoit pas son nom, & que celui qu’on demandoit étoit bien d’une autre figure. Il en fut pour sa course. L’ayant rencontré en sortant, je le mis au fait de l’aventure: il est homme d’esprit, quoique Docteur de Sorbonne; il en rit & monta en carrosse avec moi. Survint aussi M. le Doux, qui me voyant me dit d’un air triste que la pauvre Rozette ne sortiroit point, qu’il venoit la consoler. Comment, lui repliquai-je, qu’est devenu votre pouvoir! Il soupira. C’est dans le temps où l’on croit que certaines personnes n’ont aucun crédit, & qu’elles le pensent elles-mêmes, qu’elles réussissent davantage. Je le remerciai de ses peines, & lui appris que Rozette alloit venir avec moi. Dieu soit loué, dit le saint homme. Rozette parut: quoiqu’en linge sale & assez mal mise, la joie lui avoit donné des couleurs charmantes. Elle embrassa la Supérieure, la Touriere, & ne fit qu’un saut de la porte du Couvent dans le carrosse. Quelqu’un qui nous auroit vus auroit bien mal pensé des deux Ecclésiastiques qui m’accompagnoient. Rozette fit la sage devant eux, & je lui en sus bon gré.
Après avoir remis mes deux Messieurs chez eux, je fus chez Rozette, où sa femme de chambre, par mon ordre, avoit tout préparé pour la recevoir.
J’envoyai dire au Président que ma maîtresse étoit libre. Avec quel transport ne revit-elle pas son appartement! elle eût embrassé, si elle l’eût osé, tous ses meubles. Plusieurs mois de captivité rendent la liberté bien chere; il faut l’avoir perdue pour en goûter tout le prix. Son premier soin fut de prendre un bain promptement & de faire une toilette complette. Ce fut alors qu’après s’être habillée le plus galamment qu’il lui fut possible, elle vint me sauter au cou, & en m’embrassant avec toute l’effusion de son cœur, elle me remercioit de mes soins.
Vous entendez bien, cher Marquis, par quelles marques je lui prouvai la joie que je goûtois de sa délivrance. Deux mois de loisir n’avoient pas fait perdre à Rozette son art à diversifier le plaisir: il fut mit dans toute sa force, & en moins d’une heure nous offrîmes plusieurs sacrifices de reconnoissance à la belle Vénus, qui certainement avoit été notre protectrice. Il me sembla qu’elle avoit répandu ses faveurs sur moi; car jamais je ne fus si ardent & si prodigue dans mes offrandes religieuses. Ah! charmante Rozette, que la Déesse de Cythere vous a d’obligation, & que vous êtes bien digne de partager les présents qu’on lui consacre.