Après m’être informé des facultés de ma bonne amie, elle me dit qu’elle avoit encore sept des louis que je lui avois envoyés: elle voulut me les rendre en m’ouvrant un coffre qui en contenoit plus de deux cens, sans plusieurs contrats bien conditionnés. Je ne voulus pas les recevoir, & j’y en ajoutai vingt autres pour elle, & vingt pour payer le souper que nous devions faire: elle s’en acquitta au mieux, & nous régala parfaitement.
Nous arrivâmes bientôt au rendez-vous: on nous y attendoit. Rozette fut embrassée de toute la compagnie avec transport. La petite Tante, son ancienne amie & la maîtresse du Chevalier de Fourval, qui la connoissoit, avoient pris part à sa détention & en prenoient beaucoup à sa délivrance. Le Président ne pouvoit se rassasier d’embrasser la nouvelle arrivée. Enfin nous nous mîmes à table; ce fut une satisfaction très-grande pour les convives de voir avec quel apétit Rozette dévoroit tout ce qui lui étoit présenté: tout étoit de son goût, & à chaque mets elle faisoit un commentaire de comparaison avec la nourriture qu’on lui apportoit dans son hermitage. Le dessert venu, elle commença à chanter, & un verre de Champagne à la main, elle but à la santé de son libérateur: nous fîmes chorus. Elle tint toute la conversation à nous décrire la façon dont elle étoit traitée en sa retraite.
Elle nous peignit une vieille Mere, âgée de soixante & dix ans, Directrice de toutes les pécheresses, & qui obligeoit toutes les nouvelles venues à lui raconter leurs aventures. Elle nous fit connoître un tartufe de Confesseur, qui la trouvant à son goût, s’étoit efforcé de la convertir. Enfin, depuis la premiere jusqu’à la derniere, elle me les contrefit toutes, déchira la Sœur Monique, cette curieuse impertinente, & ne regretta qu’une jeune Professe, avec laquelle elle nous avoua que, contre sa coutume, & uniquement par besoin, elle avoit passé des moments assez gracieux.
L’histoire finie, la petite Tante s’évertua: elle nous apprit pourquoi elle ne vouloit pas remonter sur le Théatre de l’Opéra-Comique. Elle fit la satyre de la charmante petite Brillant, qui vaut mieux qu’elle du côté de la nature, & qui lui est inférieure à certains égards. La maîtresse du Chevalier de Forval commença par des airs libres. Elle embrassa son voisin: sa voisine en fit autant; ainsi, comme de main en main, le libertinage prit une espece de circulation. Le vin de Champagne excitoit les esprits, chacun dit à l’envi les plus jolis propos du monde & chanta les vaudevilles les plus éveillés. Successivement Vénus se mit de la partie; le Président fut faire un tour, le Chevalier le suivit, ainsi que sa bonne amie: je restai seul avec Rozette. Ils sont bien occupés, me dit-elle; & nous, cher Conseiller, resterons-nous dans l’oisiveté? elle est la mere de tout vice. Elle se leva, se mit sur mes genoux, & en me tenant le visage entre ses deux mains, elle m’embrassoit légerement & déroboit des baisers sur ma bouche, qu’elle enflammoit par ce manege. Le feu étoit par-tout: après les réjouissances que nous avions faites chez elle, elle en parut surprise. Sa premiere idée fut d’en profiter. Encore une fleur, dit-elle en la touchant avec sensualité! je croyois avoir tout moissonné. Qu’elle est fraîche, que je la mette à mon côté: elle l’y mit en effet, & cette fleur, comme enchantée de se trouver si bien placée, se préparoit à lui prodiguer ses trésors: déjà la belle lui avoit fait part des siens. Alors Rozette, par un esprit d’économie, fit un pas en arriere, & me dit qu’elle réservoit pour la nuit un cadeau qu’elle me vouloit faire. Elle me remit mon bouquet & m’exhorta à le conserver jusqu’à ce temps. On se remit à table, & les liqueurs finies nous remontâmes, Rozette & moi, dans mon carrosse, & fûmes prendre du repos. Nos autres convives ne jugerent pas à propos d’en faire autant, & continuerent jusqu’au matin à se divertir. Je passai la nuit auprès de Rozette: elle se dédommagea amplement de la diete qu’elle avoit été forcée de garder pendant son séjour de retraite; & malgré ce que j’avois exécuté pendant la journée, je fus assez heureux de la satisfaire.
Rozette, au sortir du Couvent, étoit un Prothée; elle se changeoit entre mes bras: elle étoit lion pour le feu, serpent pour l’art de s’insinuer, onde & fleuve pour se dérober, & finissoit par être une mortelle au-dessus de toutes les Déesses.
Enfin, après avoir passé une nuit des plus voluptueuses, je la quittai le lendemain de très-grand matin: elle pleura en me voyant partir. Depuis ce tems, cher Marquis, selon que je l’avois promis à mon pere, je ne l’ai point vue d’habitude, excepté les quinze premiers jours. Cette fille est rentrée en elle-même; j’ai même contribué à son arrangement: comme elle avoit une douzaine de mille francs, elle s’est établie, a épousé un Marchand de la rue saint Honoré, riche, sans enfants, qui l’a prise pour compagne. Elle est maintenant attachée à son commerce, est heureuse avec son mari, qu’elle aime & qui lui rend la pareille. C’est une union de gens qui ont vu le monde. Je la vais visiter quelquefois, & je suis avec elle comme avec une amie, je l’estime même assez pour ne lui plus parler de galanterie.
M. le Doux me prophétisoit juste lorsqu’il me disoit que cette fille rentreroit en elle-même, parce qu’il y avoit toujours à espérer des personnes d’esprit. Rozette devroit servir d’exemple aux filles jeunes & jolies qui sont assez malheureuses pour se livrer au libertinage. Elles devroient dans leurs beaux jours se ménager une ressource, comme elle, au lieu de dissiper; mais comment espérer de la prudence de personnes assez folles pour s’abandonner à leurs passions sans réserve?
Pour moi, cher Marquis, j’ai rendu à Laverdure ses dix louis, & lui en ai donné dix autres. J’ai tiré mon coquin de Domestique de Bicêtre; je suis les avis de mon pere, & je suis actuellement épris d’une aimable Demoiselle, avec laquelle je serai peut-être assez heureux pour m’unir par les liens sacrés du mariage. Je compte que cet hiver cette affaire sera terminée: comme tu seras à Paris, j’aurai la satisfaction de t’y embrasser; tu viendras joindre les lauriers qui couvrent ton front aux myrtes que la belle Vénus & l’Amour préparent à ton ami. Mon bonheur sera parfait, puisque je serai certain que tu y prendras part. Adieu, cher Marquis; je t’embrasse, te souhaite à ton arrivée autant de satisfaction que j’en ai goûté pendant ton absence.
Fin de la seconde Partie.
NOTES: