Per digitos humerosque plumæ.
Hor. Lib. 2. Ode ultimâ.
Ne me traitez pas, Monsieur, s’il vous plaît, de visionnaire ; pesez bien ce que je vais vous dire, & vous tomberez peut-être d’accord, que ma folie, si c’en est une, est plus raisonnable que celle du Poëte Latin. De tant de millions de livres composés par les Egyptiens, les Grecs, les Romains, & les autres Nations sçavantes, peu ont échappé à la fureur des Rats qui en ont sûrement plus dévoré que les flâmes n’en consumerent dans la fameuse Bibliotheque d’Alexandrie.
Juvenal [15]plaint ironiquement un Poëte de son tems, appellé Codrus, dont des Rats ignorans & bornés à la Langue Latine, eurent la cruauté de manger les beaux Vers Grecs ; il ajoûte que ces Vers étoient toute la richesse de Codrus, & qu’en les perdant il perdit tout, quoiqu’il ne perdît rien. Combien nous reste-t-il de titres d’Ouvrages admirables qui ont eû le triste sort des vers de Codrus ? La plus grande partie de ceux du siecle dernier, ont déja été rongés, & le siecle prochain ne verra point certainement toutes les Brochures intermittantes, tous les Romans à parties, tous les écrits Polemiques dont nous sommes inondés, les Rats en supprimeront beaucoup dont il ne se sauvera que des lambeaux défigurés à la faveur des extraits & des journaux. Mais si certains journaux deviennent eux-même la proye des Rats, comme on peut le penser, combien de productions d’esprit rentreront dans les horreurs du néant, avec les noms de leurs Auteurs : Ne dois-je donc pas craindre le même sort ; & ce petit peuple Bibliophage, n’osera-t-il pas toucher à son Histoire ? Non ; il respectera les Archives de son illustration, & les interests de sa gloire s’opposeront toujours à son avidité.
Divina Opici roderunt carmina mures.
Nil habuit Codrus, quis enim negat ? & tamen illud
Perdidit infelix totum nihil, &c.
Juven. Sat. 3.
Que d’Auteurs voudroient ainsi n’avoir rien à craindre des Rats ! Mais ce Privilege n’appartient qu’à leur Historiographe ; j’en connois tout le prix. Quelle satisfaction, quel ravissement d’être bien assuré, comme je le suis, de transmettre son nom à la posterité ! La certitude de ce bonheur, tout imaginaire qu’il est, devient un bonheur réel. Peut-être, Monsieur, me livrai-je trop aux mouvemens impetueux de ma joye ; mais est-il possible d’avoir beaucoup de gloire, sans un peu de vanité.