Les gens d’esprit qui ont examiné la nature & le caractere des Rats, leur ont trouvé nos inclinations, nos passions, nos vices, nos vertus, & nous les ont proposés tantôt pour nous instruire, tantôt pour nous corriger. M. de la Fontaine, sur tout, les a connus parfaitement ; aussi, à quelques réflexions près, je ne ferai que glaner après lui ; & ce que j’ajoûterai, ne sera que par forme de commentaire.

La Nature en faisant présent aux Rats de ces grandes moustaches, dont ils semblent aussi fiers que nos peres l’étoient des leurs il n’y a pas cent ans, leur a donné un certain air déterminé qui ne plaît pas à tout le monde ; il y a dans leurs yeux & dans toute leur figure quelque chose de feroce, qui en impose quelque fois aux Chats les plus intrépides.

Les Souris, qu’on peut nommer des Rats de la petite espece, sont bien differentes. Elles ont une phisionomie douce, spirituelle, enfin toute charmante ; leurs petits yeux étincelent sans avoir rien de rude ; c’est un vrai plaisir de les voir aller & venir, joüer, bondir dans une chambre où elles se croyent seules ; toujours prêtes à s’enfuir au moindre bruit, & à revenir au moindre calme, elles s’attaquent, s’évitent, se poursuivent, & font mille tours d’adresse & d’agilité. Imaginez-vous voir dans un Couvent de Filles, une troupe de Novices folâtrer en tremblant dans un Dortoir retiré, & se faire un double plaisir de pecher contre la Regle, & de braver la vigilance des vieilles Meres.

On a donc raison de dire des enfans vifs & petulans, qu’ils sont éveillés comme une portée de Souris ; jamais comparaison ne fut plus juste.

J’ai consulté les Dictionnaires de Richelet, de Furetiere, de l’Academie, de Trevoux, &c. pour savoir l’origine du fameux proverbe, avoir des Rats. Vous savez, Monsieur, que ces livres modernes renferment par ordre alphabetique, la science universelle en abregé, & que sans autre étude on peut tout savoir, & sans autre secours, faire des Ouvrages admirables : cependant ils ne m’ont pas rendu plus savant sur mon proverbe. J’y ai bien lû qu’il s’applique à des esprits vifs, capricieux, distraits, étourdis, inconstans ; mais j’aurois voulu savoir encore ce qui a donné lieu à cette application : par quel endroit les Rats ont mérité d’être les simboles de la folie, d’entrer dans les Armes du Regiment de la Calotte ; enfin, pourquoi dans mille chansons on les accuse de loger dans les cerveaux, & de les déranger, comme de tous tems on en a accusé la Lune fort injustement à mon avis.

Il doit donc nous suffire de croire que nos anciens avoient de bonnes raisons pour accréditer de semblables idées. Et n’est-ce pas, en effet, une façon simple & très-physique d’expliquer les bizarreries, & les inégalités d’un homme, que de supposer qu’il a la tête remplie de Rats qui s’y promenent, & qui par leurs differens mouvemens y déterminent ses pensées & ses volontés ? Ces Rats ambulans, soit dit sans offenser les Cartésiens, valent bien leur glande pinéale dans laquelle l’ame n’a jamais été logée. Mais laissons là Descartes pour étudier les Rats dans La Fontaine.

Parmi leurs bonnes qualités, on compte une tendre sensibilité aux malheurs d’autrui, un attachement qui ne se borne pas à verser des larmes, ni à se répandre en plaintes inutiles ; mais qui cherche les expediens les plus efficaces pour secourir ceux qui sont dans l’adversité. La reconnoissance & la générosité, vertus assez rares chez les hommes, sont communes chez eux : un Lion arrêté dans un piége d’où sa force ne l’auroit pas tiré, se trouva bien d’avoir épargné, quelque temps auparavant, un Rat.

[20]Sire Rat accourut, & fit tant par ses dents,

Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.

[20] Fables de La Fontaine, Edit. de Paris 1729. Tom. 1. Liv. 2. Fab. 11. pag. 43.