Pour peu que j’eusse de dévotion pour les gros livres, je pourrois vous en faire un assez considerable sur l’Art de la Guerre tiré des animaux, avec des observations qu’on ne trouve point sûrement dans tous les sçavans Commentateurs de Polibe, sans exception : Combien de volumes pourroient encore fournir facilement tous les Quadrupedes, les Volatiles, les Insectes, les Reptiles ausquels nous sommes redevables de la découverte des Arts, peut-être même des Sciences, & surtout de la Morale ?

Le gouvernement des Abeilles est un modéle parfait de Monarchie ; la Démocratie constituë la forme de celui des fourmis ; & celui des Castors, passe pour [3]Aristocratique : c’est peut-être sur ces grands modéles que se sont établies les trois especes principales de gouvernement qui partagent l’Univers. D’ailleurs les pilotis des Castors, & les celules des Abeilles ont été les premiers morceaux d’Architecture qui ayent donné aux hommes l’idée des maisons. La prévoyance de la Fourmi laborieuse a donné lieu à des Apologues très-sensés, & nous avons appris à son exemple à faire des [4]magazins. L’ouvrage du Ver à soye fit chercher la façon de filer la laine, le lin, les écorces d’arbres, & la toile de l’Araignée l’art de faire des étofes. Sans impiété on peut conjecturer que la bonne Cerès ne montra aux hommes à labourer la terre, qu’après l’avoir vû remuée par les animaux dont la Magicienne Circé donna la forme aux compagnons d’Ulisse, & qu’Apollon en passant pour l’inventeur de la Musique joüit d’un honneur dérobé aux Rossignols ; les cœurs tendres & constans ne se proposent-ils pas l’exemple des Tourterelles, & celui du Papillon volage, n’aide-t-il point souvent les amans malheureux à briser des chaînes incommodes ? Nos chansons en font foi.

[3] En Pologne on distingue parmi les Castors, les nobles & les roturiers ; les premiers ont une robe plus riche, & commandent aux autres. Or cela, dit-on, prouve bien que la Noblesse est quelque chose de réel.

[4] Malheureusement un habile Physicien a découvert que les Fourmis ne font point de magasins, qu’elles ne mangent point l’hyver. M. de Reaumur a bien eu tort de nous ôter un si beau sujet de moralité.

A présent je serois peut-être autorisé à conclure que l’histoire d’un petit Insecte peut valoir celle d’un grand Empire. Adresse, prudence, prévoyance, sagesse, courage, frugalité, générosité, reconnoissance, talens, vertus, tout enfin se trouve chez les animaux, il ne s’agit que de bien chercher. Vous me prendriez sans doute, Monsieur, pour un Anthousiaste, si je n’avois de bons garans de tout ce que j’avance ici, ce sont le divin Platon, & le célébre M. Despreaux l’Emule d’Horace & de Juvenal : [5]Le premier compte parmi les avantages de l’âge d’or (qui par parenthese n’a jamais existé) le bonheur qu’avoient alors les mortels fortunés de vivre en bonne intelligence avec les animaux, & de s’instruire dans ce commerce utile. Notre Poëte François a senti, comme le Philosophe Grec, combien nous avions besoin des leçons des bêtes qu’il croit même bien moins bêtes que nous ; il débute ainsi dans une Satire qui est, à ce que l’on dit, une de ses plus belles.

[5] Platon sur le bonheur de l’âge d’or. Voyez les Essais de Montagne.

[6]De tous les animaux qui s’élevent dans l’air,

Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,

De Paris au Perou, du Japon jusqu’à Rome,

Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme.